En méditant Fogo Island – bis

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En méditant Fogo Island – bis.

Jacinthe Tremblay

Depuis la fin de mon séjour de près d’un mois à Terre-Neuve, les images qui me reviennent le plus souvent en tête sont celles des quelques heures passées à Fogo, la plus grande île au large des côtes de cette immense île qu’est la New Founded Land.

Des paysages à couper le souffle, ai-je déjà écrit. Étranges aussi. Comme ce Brimstone Head, ce rocher improbable qui surplombe l’île et s’avance dans la mer. La Flat Earth Society assure qu’il est l’un des quatre coins de la terre. Ironie, évidemment, puisqu’en franchissant l’interminable escalier de bois construit par des gens de Fogo pour en faciliter l’ascension, on peut très bien voir la courbe de la terre à l’horizon. La forme de notre planète, vue du sommet de Brimstone Head, est perceptible au regard. Et si ce n’était du vent, il y aurait là-haut un silence comparable à celui du désert. Troublant aussi de voir la mer depuis son sommet, à travers la brume.

Brimstone Head, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Brimstone Head, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Des gens aussi à couper le souffle. Étranges aussi. Par leur générosité. Comme ces pêcheurs qui m’ont donné, le jour de mon arrivée, un bon 5 kilos de crevettes. Et ce Marshall, qui prend soin du camping du Club Lions situé au pied de Brimstone Head, et qui m’a offert à petit prix la moitié de sa demeure pour que je puisse, au chaud et dans le confort, séjourner dans son île avec mon chien. Et ce Corbitt, propriétaire du marché d’alimentation de Joe Batt’s Arm, une des petites communautés de l’île de Fogo, qui m’a fait monter sur son bateau pour suivre, depuis la mer, la Great Punt Race Regatta. Et Samantha, apprentie chef cuisinière au Nicole’s Café de Joe Batt’s Arm et concurrente de cette course forcée à l’abandon par une méchante crampe.

Samantha, quelques instants avant son abandon de la Great Punt Race Regatta. Photo: Jacinthe Tremblay

Samantha, quelques instants avant son abandon de la Great Punt Race Regatta. Photo: Jacinthe Tremblay

Et Zita Cobb, accueillant les concurrents de la Great Punt Race Regatta sur le quai de Fogo, après leurs 18 kilomètres de course dans des chaloupes à rames dans les eaux tumultueuses entre les îles Fogo et Change. Et Zita Cobb, la richissime Zita Cobb, croquant la remise de prix de cette course avec son minuscule appareil photo, comme la groupie d’une compétition de Formule 1. Et Zita Cobb, regardant deux jours plus tard avec une joie d’enfant mes quelques photos de la Great Punt Race croquées depuis le bateau de Corbitt. Et Zita, encore, me confiant ce soir-là, au Nicole’s Café, les grandeurs et misères de ses efforts pour qu’il y ait une «suite du monde» pour les habitants de son île natale.

Zita Cobb, croquant la remise de prix de sa Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Zita Cobb, croquant la remise de prix de sa Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Ce soir-là, quand Zita m’a confiée qu’il lui était beaucoup plus difficile de «donner» à Fogo que de «faire le bien» en Afrique – ce qu’elle a d’abord fait aux premières heures de ses activités philanthropiques -, je lui ai spontanément parlé de Guy Laliberté et de son projet d’aller dans l’espace pour y orchestrer une mission sociale et poétique. Elle ne connaissait ni ce projet ni l’homme. Je lui ai alors expliqué que son Cirque menait depuis des années des actions sociales dans plusieurs pays du monde dans l’admiration générale des biens pensants de tous les horizons. J’ai aussi prédit à Zita que sa mission sociale et poétique serait reçue, comme sa Great Punt Race Regatta et ses projets de mise en valeur de son île par l’art et la culture, dans un mélange d’enthousiasme – ailleurs que chez lui – et, à proximité, par beaucoup de scepticisme – au mieux – et énormément d’adversité.

«Vous devriez vous rencontrer. Vous êtes dans une quête semblable. Vous êtes confrontés aux mêmes enjeux, aux mêmes questions», ai-je suggéré à Zita.   Nous avons convenu de poursuivre la conversation, quelque part pendant l’automne 2009. Nous avons depuis confirmé par courriel que nos échanges allaient de poursuivre.

C’était avant le 9 octobre, jour du spectacle De la terre aux étoiles lancé par Guy Laliberté depuis la Station spatiale internationale, dans l’espace et amorcé, sur la scène de la TOHU, la Cité des arts du cirque, à Montréal. Cet ensemble, qui réunit le siège social international du Cirque du Soleil et une résidence pour ses artistes, l’École nationale de cirque et le pavillon TOHU, est, en quelque sorte, la Station terrestre internationale de Guy Laliberté. TOHU existe d’ailleurs en très grande partie grâce à sa philanthropie. Mais ça, c’est une autre histoire.

Le 9 octobre, j’ai assisté à la captation du segment montréalais de ce spectacle puis à sa diffusion sur écran des autres pièces de ce puzzle artistique géant depuis un siège de la salle de la TOHU.  J’étais, en quelque sorte, comme lors de la Great Punt Race Regatta, dans un bateau qui suivait de très près les protagonistes de cette course artistique et technologique autour du monde.

Pendant ces deux heures, j’ai senti, dans la salle, des vents froids semblables à ceux qui soufflaient sur la mer et dans les cœurs des gens massés sur le quai de Fogo, le jour de la Great Punt Race Regatta. J’ai vu et lu, dans les médias d’ici, l’hostilité devant la démesure des moyens déployés par Guy Laliberté pour sensibiliser les Terriens à la cause de l’eau et aussi, les critiques impitoyables du spectacle lui-même. J’ai aussi lu et vu, les réactions émues et parfois démesurément positives, des milliers d’internautes qui, depuis le début de la diffusion de cette expérience sur le WEB, invitent leurs amis Facebook à le regarder et prennent, via le site de One Drop, un engagement concret pour faire avancer la cause de l’eau. Leur goutte à la fois.

Enthousiasme, donc, ailleurs. À proximité, beaucoup de scepticisme – au mieux – et énormément d’adversité. De la part des médias d’ici, d’abord et surtout. Avec une insistance à documenter l’échec qui frôle l’acharnement.

Pendant ce temps, je le rappelle, des Internautes de tous les pays – et des jeunes au premier chef – sont éblouis. Sont-ils cons? Ont-ils oublié les horreurs du monde en regardant – et découvrant, pour nombre d’entre eux – des images à couper le souffle de la beauté de notre planète? Croient-ils vraiment qu’ils résoudront la crise de l’eau en cessant d’utiliser de l’eau en bouteille, comme les incite à le faire One drop? NON, bien évidemment! Le penser même serait faire preuve d’un mépris incroyable pour l’intelligence humaine.

Pourquoi ces réactions aux antipodes? Et si c’était, tout simplement, l’incapacité des uns et la capacité des autres de se laisser aller à l’espoir que leur goutte à la fois, si petite soit-elle, fera une différence – qu’importe ce qui, qui et comment fait naître ce sentiment? Je ne sais pas.  Je n’ai donc pas fini de méditer Fogo Island…

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Écrit le 13 octobre 2009, sur la table de ma cuisine de Rosemont, à Montréal, en écoutant la revue de presse dévastatrice des médias d’ici sur le spectacle De la terre aux étoiles les ondes de Radio-Canada.

Flash Back – Photographe du Caillou sur le Rocher

Imaginez une discothèque nommée le Joinville, avec, aux petites heures, une centaine de Français et Françaises sautillant joyeusement en chantant à tue-tête ceci :

Impossible à imaginer? C’est pourtant exactement cette scène qui restera gravée  dans ma mémoire quand, dans plusieurs années, je repenserai à mon récent saut de puce de 24 heures sur le Caillou, ainsi que ses habitants désignent l’île de Saint-Pierre, le chef-lieu de l’Archipel de St-Pierre-et-Miquelon. La France en Amérique, comme le veut son slogan. Une région de France bien loin de sa Métropole mais à quelque 25 kilomètres des côtes de Terre-Neuve. Au point où les St-Pierrais se reconnaissent beaucoup plus dans cette chanson que dans La Marseillaise. Quant au JOIN du Joinville, on peut imaginer tous les sens de sa déclinaison.

Néons du bar et discothèque le Joinville, St-Pierre, St-Pierre et Miquelon.

Néons du bar et discothèque le Joinville, St-Pierre, St-Pierre et Miquelon.

Si cette scène me restera en mémoire longtemps,  c’est aussi parce qu’un des danseurs les plus enthousiastes sautillant sur les airs de The Islander, interprétée par la formation terre-neuvienne The Navigators, est le photographe St-Pierrais Jean-Christophe Lespagnol, que j’avais croqué au travail sous la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador pendant le Newfoundland and Folk Festival de St.John’s, en août dernier.

Jean-Christophe Lespagnol, photographe de St-Pierre et Miquelon, à l'oeuvre dans la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Aoüt 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

Jean-Christophe Lespagnol, photographe de St-Pierre et Miquelon, à l'oeuvre dans la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Aoüt 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

Jean-Christophe est à la fois le photographe officiel de la Ville de St-Pierre, collaborateur régulier de l’hebdomadaire local l’Écho des Caps, correspondant de l’Agence-France-Presse (AFP) et, amoureux du Rocher. Au-delà de ces multiples boulots et contrats, il consacre le plus souvent possible son talent à perpétuer la mémoire de l’Archipel et de ses citoyens. Certaines de ses photographies artistiques se retrouvent sur son site Internet .

J’ose ici un copier/coller, en contravention totale de son droit d’auteur. Il me pardonnera certainement d’avoir reproduit ici son Francis, un ancien pêcheur et personnage illustre de l’Archipel.




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Francis © JC L’Espagnol
©Jean-Christophe L’Espagnol

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En route vers le Moulin à paroles, sur le ROCK des Plaines d’Abraham

Je suis de retour sur terre. C’est ainsi que les gens souvent parlent de leur retour à la maison, après un voyage. Pas moi. J’étais sur la Terre. D’autant plus que j’étais sur le Rocher. The ROCK. Des roches à perte de vue. En fait, j’étais et je suis toujours sur la Terre. Profondément consciente du sol sur lequel je marche. Aujourd’hui sur les trottoirs bétonnés du Vieux-Rosemont. Et demain – pour vrai, demain – sur les Plaines d’Abraham. En foulant des pneus de mon auto le bitume de la 20, entre Montréal et Québec et puis, en empruntant le boulevard Champlain, au bord des grandes eaux du Saint-Laurent et des autres…

Quai des flots. Photo : CCNQ Jonathan Robert (tous droits réservés mais disponible sur Flicker...)

Quai des flots. Photo : CCNQ Jonathan Robert (tous droits réservés mais disponible sur Flicker...)

Je n’ai pas vraiment quitté Terre-Neuve, même si j’ai retrouvé avec  bonheur le confort de mon foyer, à Montréal. Et je ne quitterai pas vraiment Rosemont  en allant à Québec pour écouter et pour voir le Moulin à Paroles. Pour écouter, je l’espère, des textes qui permettront de comprendre  d’où nous venons et ce que nous sommes devenus – dans ce cas ci les Québécois -,  avant et après le Manifeste du FLQ. Les quelques minutes annoncées de lecture de ce texte ont, depuis deux semaines, occupé tellement d’espace médiatique, à l’écrit et à l’électronique, que le risque est grand que le sens – et les travers –  de cet événement se perdent dans les Une et les manchettes qui suivront.

On verra si nous vaincrons. Nous? Ceux et celles, d’où qu’ils ou elles soient et vivent – qui cherchent une Terre meilleure, et qui la cherchent  au-delà des chapelles, des idéologies, des fédéralismes et des nationalismes. Cette Terre, c’est, au fond, ma seule destination. À Terre-Neuve, dans la Vallée de la Mort, à Montréal, à Québec et certainement bientôt ailleurs. Ou ici? Nous sommes toujours ici. Et demain, ici, pour moi, ce sera Québec. Je raconterai.

ps. je reviendrai à Terre-Neuve bientôt. Je prépare un festival en différé. « Fiddle, Fiddler, Fidler» et autres F tels Fog, Folk  et Femme. Avant de mettre le cap sur Montréal et ailleurs sur Terre.

En méditant Fogo Island

À quelques reprises pendant mon périple à  Terre-Neuve, j’ai mentionné que j’allais à Fogo, que j’y étais puis que j’avais quitté cette île sur laquelle j’ai séjourné pendant quatre jours. J’en ai dit bien peu de choses. C’est en partie parce que ce lieu sera au cœur du reportage que je prépare pour le magazine québécois Géo plein air et qui paraîtra en 2010, quelque part avant l’été. C’est aussi parce j’y ai approché des réalités qu’il vaut mieux approfondir avant de prétendre les comprendre. Au mieux, on peut en raconter des fragments.

Alors, voilà.

Il y a, à Fogo, des paysages à couper le souffle. Pardonnez le cliché mais il est là-bas des portions de territoire tellement belles qu’on a peine à les digérer. Sur des sentiers le long des côtes de l’île, et même le long de certaines routes à l’intérieur des terres, ce que la nature offre au regard est tellement magnifique qu’il faut prendre des pauses, justement pour reprendre son souffle. Magnifique aussi parce qu’étonnant, et troublant.

Un peu de la beauté troublante de Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Fogo, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Fogo, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Et encore plus troublant est la présence, dans cette nature magnifique, de plusieurs villages tout aussi magnifiques, que les autorités gouvernementales ont voulu fermer dans ce qui est connu à Terre-Neuve comme le grand Resettlement du milieu et de la fin des années 1960. À Fogo, la majorité des gens ont décidé de rester. Il y avait, à cette époque, encore d’excellentes pêches à faire. Ces insulaires ont continué à pêcher la morue pendant l’été et à chasser le phoque au printemps. Puis, les marchands qui achetaient leurs prises ont quitté Fogo. Les pêcheurs ont fondé une coopérative. Puis, il y a eu épuisement des stocks de morue, moratoire, etc. Certains ont quitté l’île. D’autres, plus nombreux, sont restés. Mais ils sont maintenant vieux. De plus en plus vieux. Comme dans la majorité des villages terre-neuviens dispersés sur ses milliers de kilomètres de côtes.

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Tilting, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Tilting, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

À Fogo, il y a encore des gens – et des jeunes -, qui ne veulent pas baisser les bras. Ils refusent de croire, 40 ans après le grand Resettlement, qu’ils «fermeront les lumières de la ville», comme le chante Michel Rivard dans Shefferville. Fogo est pour eux un «amour qui ne veut pas mourir», comme l’a chanté Renée Martel.

Comment? Nicole Decker – Torraville, elle, a ouvert un restaurant à Joe Batt’s Arm. C’est le Nicole’s Cafe.

Nicole Decker-Toraville. Photo : Ned Pratt.

Nicole Decker-Toraville. Photo : Ned Pratt.

Un Grand restaurant, par sa carte, son service et son ambiance. J’y ai dégusté  une crème brûlée exquise, des foies de volaille fondant dans la bouche comme de la crème glacée molle, et un pâté de caribou décoré de tranches minces de rhubarbe marinée… Et tous ces plaisirs, Nicole les procure à moins cher qu’une Guiness au bar The Narrows, du chic hôtel Newfoundland, à St.John’s. Mais pour les plus vieux qui ont refusé le Resettlement, c’est encore trop cher. Nicole doit donc miser sur les touristes pour assurer la pérennité de son établissement, où travaillent plusieurs jeunes de Fogo, comme Samantha.

Samantha rêve de devenir chef un jour. Pendant l’année scolaire, elle quitte Fogo vers la Mainland pour apprendre son futur métier. Cet été, elle se fait la main dans les cuisines du restaurant de Nicole, arborant fièrement sa toque et observant attentivement les trucs du chef embauché par Nicole : un natif de Fogo qui travaillait, avant, dans un chic resto de Nantucket, aux Etats-Unis.

La veille de ma rencontre avec Samatha au Nicole’s Café, je l’avais vue peiner  sur l’océan pendant la Great Punt Race Regatta – To There and Back.(Cliquez sur ce lien, et regardez la vidéo. Elle mérite le détour). Cet événement, qui en était à sa troisième édition, est une course de 10 milles (16 kilomètres) en chaloupes à rames entre Fogo et Change Islands. Le 28 juillet 2009,  17 équipes de deux personnes ont pris le départ. Parmi elles, 10 étaient formées par des femmes.  J’ai suivi la course sur l’eau, avec Philip, le frère de Samantha. Nous étions dans le bateau de Corbitt Cull, le propriétaire du marché Foodland, de Joe Batt’s Arm.

Philip Osmond, Fogo. Photo : Jacinthe Tremblay

Philip Osmond, Fogo. Photo : Jacinthe Tremblay

CorbittCull, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

CorbittCull, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Environ 30 minutes après le départ de la course, j’ai pris cette photo que j’ai mis en bandeau de ce site quelques heures plus tard.

Samatha est la rameuse à l'arrière de ce PUNT de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Samatha est la rameuse à l'arrière de ce PUNT de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Je ne savais pas encore que Samantha ne pourrait terminer sa course. J’ai aussi croqué en photos les instants qui ont précédé son abandon, ainsi que le mélange de déception et de soulagement dans son visage dans les minutes qui ont suivi son «sauvetage» par la garde cotière.

Une crampe forcera bientôt Samantha à l'abandon, après plus de deux heures à se mesurer à l'océan. Photo : Jacinthe Tremblay

Une crampe forcera bientôt Samantha à l'abandon, après plus de deux heures à se mesurer à l'océan. Photo : Jacinthe Tremblay

Samantha est ramenée à bon port par la Garde côtière. Photo : Jacinthe Tremblay

Samantha est ramenée à bon port par la Garde côtière. Photo : Jacinthe Tremblay

J’ai montré ces photos à Samantha au restaurant de Nicole. Elle était à la fois heureuse et désolée que son abandon de la Great Punt Race Regatta ait été ainsi immortalisée. «Ta participation à la course est déjà une grande victoire. Et je suis certaine que tu la termineras l’an prochain», lui a doucement dit Zita Cobb, avec qui je regardais ces photos et plusieurs autres moments de la course au restaurant de Nicole.

Zita Cobb est la femme par qui la Great Punt Race Regatta a été rendue possible, tout comme plusieurs autres initiatives visant à ce que les lumières continuent de briller encore longtemps sur Fogo et ses habitants. Zita, née sur cette île dans une famille très pauvre, avait fait, au début de sa quarantaine «plus d’argent qu’il est possible d’en dépasser dans plusieurs vies», m’a-t-elle dit ce soir-là.  Elle a décidé de les consacrer en majorité à contribuer à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine de Fogo et aux projets issus de ses gens.  Zita mène cette cause – la cause de sa vie – via la Shorefast Foundation, dont elle est l’âme et la principale bailleuse de fonds.

Zita Cobb, la plus grande des femmes sur cette photo, pendant la cérémonie de remise des prix de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Zita Cobb, la plus grande des femmes sur cette photo, pendant la cérémonie de remise des prix de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

À Fogo, tout le monde connaît Zita. Ou prétend la connaître, en fait. Plusieurs la vénèrent presque, la décrivant comme l’ange gardien de Fogo. «Sans elle, Fogo est condamnée à plus ou moins brève échéance à devenir une île déserte», ont résumé deux femmes natives de là et qui vivent actuellement à St.John’s. Elles ont, à Fogo, des résidences d’été… Plusieurs habitants de Fogo se méfient de Zita Cobb et de ses ambitions pour l’île. «Pourquoi réussirait-elle là où des gens qui sont restés ici ont échoué», m’ont confié tout bas d’autres femmes. «On peut acheter bien des choses avec de l’argent, mais pas le beau temps ni la bonne volonté des gens», a commenté un homme, qui laisse la chance à la coureuse mais doute.

Zita sait tout le bien et le mal qu’on dit tout haut d’elle dans l’île. Elle sait même les cruautés chuchotées sur son compte dans les cuisines et sur les quais de Fogo.  Elle a décidé de ne pas baisser les bras, même si elle doute aussi, parfois. Voilà un peu de ce qu’elle m’a confiée au restaurant de Nicole, après avoir regardé mes photos de la Great Punt Race Regatta.

Nous avons convenu de nous revoir. D’ici là, je vais continuer de méditer sur… Fogo…

Écrit sur une table de cuisine d’une petite maison du quartier The Battery, à St.John’s, le 6 août et expédié dans le Cyberespace à mon retour de Montréal.

Saku, le chien aérien, redevient urbain

Fin heureuse de périple terre-neuvien pour Saku le jeudi 20 août dernier. Après une envolée au petit matin à l’aéroport de St.John’s, une escale de 45 minutes à Toronto, mon chien urbain est rentré à bon port grâce aux bons soins de Wesjet. Il a même eu droit aux doux calins du préposé aux bagages spéciaux de cette compagnie aérienne.

Le retour de Saku à Montréal, 20 août 2009, sous les bons soins du personnel de Wesjet. Photo: Jacinthe Tremblay

Le retour de Saku à Montréal, 20 août 2009, sous les bons soins du personnel de Wesjet. Photo: Jacinthe Tremblay

Le diable d’animal a malgré tout réussi à me donner la frousse la veille de notre départ en allant faire une petite ballade en solitaire dans les escaliers et les passages sombres du quartier The Battery, à St.John’s. Allait-il revenir à temps pour le décollage? Heureusement, sa propension à se faire entendre pendant sa chasse aux chats a signé sa perte, c’est-à-dire sa prise par le collier par mon ami Michel.

Je ne saurai jamais lequel, parmi les nombreux représentants de l’espèce canine vivant dans les environs, a attisé l’escapade de Saku. Ce dont je suis certaine par contre, c’est qu’il avait l’embarras du choix, au sol comme dans les ornements des maisons de  The Battery qui en font un lieu magique.

Petit matin de brume dans The Battery, St.John's, sur la rue menant au sentier Cap North de Signal Hill. Photo : Jacinthe Tremblay

Petit matin de brume dans The Battery, St.John's, sur la rue menant au sentier Cap North de Signal Hill. Photo : Jacinthe Tremblay

Écrit après une marche canine avec laisse dans le quartier Rosemont, à Montréal, le 23 août 2009.

Stephen, le musicien, et Noé, son chien terre-neuve.

Je les avais vus en 2008, aux abords du lac Quidividi, le jour des St.John’s Royal Regatta, la plus ancienne compétition sportive en continu en Amérique du Nord, que j’avais racontée dans Le Devoir.

En fait, j’avais surtout porté mon attention sur Noé, un majestueux chien terre-neuve noir. Il était fidèlement assis derrière son maître, qui chantait et jouait de la guitare. J’avais pris une photo de Noé et de son maitre – de dos – un peu comme une voleuse ou une voyeuse. Et j’avais poursuivi ma route.

Noé et son maître chanteur

Noé et son maître chanteur

Pas cette fois. Quand j’ai aperçu le maître de Noé, ce matin, je lui ai demandé s’il était là l’an dernier. Il m’a dit oui avec un grand sourire et, reconnaissant mon accent, il m’a immédiatement parlé de son amour du Québec. De son amour pour la Ville de Québec. Et plus précisément des musiciens de rue et des amuseurs de rue de la capitale du Québec.

Montrant son CD, Road Home, Stphen Doiron m’a raconté que la production de cet album avait été rendue possible par ses amis artistes méconnus mais combien généreux qui animent les touristes autour des remparts.

Doiron. C’est bien un nom de famille francophone. Et qui vient du Québec en plus. Stephen est pourtant né à Terre-Neuve, d’une mère anglophone qui avait hérité du nom de son père, né, lui à Dorval. Stephen, lui, n’a jamais connu son père et porte donc le nom de sa mère, donc de son grand-père Doiron.

Ce grand-père, Phil de son prénom, a fait craqué la mère de Stephen, une Terre-Neuvienne, lors d’un accostage de son bateau à St.John’s. «Il était un musicien extraordinaire, qui jouait de plusieurs instruments et qui avait une voix magnifique. Il parlait au moins six langues», m’a dit Stephen. Phil, selon ce qu’on lui a raconté, n’était pas particulièrement beau. Il charmait par sa voie. Et sans doute par autre chose. Car au gré de ses accostages à St.John’s, il a fait à la grand-mère de Stephen 16 enfants. Et un jour, femme et enfants ne l’ont plus jamais revu.  Disparu dans les eaux troubles d’une mer agitée ou dans les bras d’une autre grand-mère vivant dans des eaux plus paisibles? Mystère.

Phil a hérité de son grand-père une voix et un talent musical évident. Mais aussi un goût de barouder dans les eaux troubles et paisibles de notre petite planète. C’est comme ça qu’il est atterri à Québec. Entretemps, il avait fait quelques enfants à une terre-neuvienne qui elle, il y a deux ans, a fait comme le grand-père de Stephen. Elle est partie vers une destination inconnue, sans même donner le nom d’une ville pour y recevoir des nouvelles poste restante.

Pour l’aider à payer son billet de retour vers sa ville natale pour y prendre soin de ses enfants, ses amis musiciens de la rue et amuseurs publics de Québec ont allongé des dollars, lui ont trouvé un studio d’enregistrement et ont permis qu’il trimballe, avec sa guitare et Noé, son CD Road Home.

Le maître de Noé, Stephen Doiron.

Le maître de Noé, Stephen Doiron.

Si vous passez aux abords du lac Quidividi en 2010, le jour des Régates, et que vous apercevez un majestueux chien  terre-neuve fidèlement assis,  prenez quelques instants pour écouter la voix et la guitare de son maître.  Et dites-vous que le 20$ que vous échangerez contre Road Home sera tout, sauf de la charité. Stephen a certes une histoire de vie émouvante mais il a surtout, une voix et du talent. Si, en plus, vous aimez les ballades country-folk, vous serez choyés.