Ronde de bac – 30 mars 2010 – Mona Lisa en prime

Petite récolte de milles aériens ce matin dans ma ronde de bacs verts dans le Vieux-Rosemont, à Montréal. 105. Mais qui ont néanmoins permis que le compte optezpourplus créé avec «complice» pour poursuivre l’aventure franchisse le cap des 5 000 milles. Ces trouvailles de rue sont désormais destinés à allonger la banque de milles aériens de Médecins sans frontières. Un geste que tous les détenteurs de ces primes peuvent faire d’un clic selon des modalités expliquées dans le billet de ce carnet «Donner Aéroplan».

Pendant cette ronde, j’ai été incapable de laisser sur le trottoir un «oeuvre» sans doute réalisée avec amour il y a plusieurs années. Je n’ai pu résister à la tentation de l’apporter chez moi.

Bain de culture pour Saku, le chien urbain.

Saku semble approuver ma décision. Il s’intéresse à la «chose». J’en suis ravie. Il était temps que les rondes de bacs contribuent à élargir sa culture.

Ronde de bac : Saku pris au piège

Et oui, elles continuent nos rondes de bacs verts à la recherche de milles aériens. Cette fois, au bénéfice de Médecins sans forntières. Petites récoltes malheureusement depuis quelques semaines. Seulement 45 milles ce matin. Mais quel rigolade m’a offert Saku au retour de notre petite marche matinale.

Il y avait, dans ce maigre mutin, un emballage de barres tendres dans lequel, si j’ai bien compris la suite, il restait quelques grenailles d’avoine ou de raisin. Saku, ayant flairé le festin possible, a attendu que je sois bien installée à mon ordinateur pour aller y voir de plus près. Résultat? Il s’est littéralement mis la tête dans le sac et s’y est retrouvé ligoté, littéralement. Comme toujours dans ces cas, Saku implore mon aide. Il sait qu’en ces matières, les humaines sont clairement plus forts que les chiens.

J’ai opté pour couper la gance de mon sac de ronde de bac, non sans avoir, au préalable, immortalisé le regard de pitou piteux de mon fidèle chien urbain pris au piège de sa gourmandise.

Salu, le chien urbain, pris au piège de sa gourmandise. Photo : Jacinthe Tremblay

Ma quête Aéroplan : une précision empruntée à André Brassard

Depuis la création de ce carnet, plusieurs visiteurs y sont atterris dans l’espoir d’en savoir plus sur le programme de fidélisation Aéroplan et, plus particulièrement, de l’opération Station déjeûner, qui invite les consommateurs à accumuler des milles aériens en buvant des mers de jus d’orange et des tonnes de céréales et en entrant, un à un, des NIP à 12 signes dans de petites fenêtres d’un site Internet créé à cet effet.

Sachez que je me livre depuis bientôt trois ans à ce petit manège imprégnée par une détermination de tous les instants de «battre la banque». Je crois y être parvenue en partie en accumultant assez d’entrées dans ce site pour avoir troqué des milles contre un vol-aller retour Montréal/Saint-Jean de Terre-Neuve.  Pas mal, quand même! Mais cette victoire n’a rien changé à ma conviction que de tels programmes de fidélisation sont des machines à vendre du vent, ou, encore mieux dit, à vendre des »illusions de prospérité». Ces mots sont d’André Brassard, le metteur en scène de dizaines de pièces de théâtre, dont les célèbres Belles-soeurs, de Michel Tremblay.

Au cours des dernières semaines, un heureux contrat m’a permis d’être plongée à temps plein dans cette oeuvre, en vue d’une exposition qui sera présentée à Montréal en 2010.  Au cours de mes recherches, j’ai relu cette merveille de petit livre d’entretiens entre Wajdi Mouawad et André Brassard intitulé «Je suis le méchant!» (Léméac). Et j’ai savouré ce passage, dans lequel celui-ci traite de l’amorce de l’histoire des Belles-soeurs : Germaine Lauzon, après avoir gagné un million de timbres-prime dans un concours, invite ses parentes et voisines à un party de collage de timbres.

«Tu sais, il y a quelque chose de résolument absurde dans cette histoire. J’ai fait des calculs : gagner un million de timbres-prime, c’est gagner, à peu près, cent livrets. Avec cent livrets, tu peux gagner à peu près un toaster. C’est absurde ce qu’elle a gagné. C’est rien du tout! En plus, les organisateurs du concours forcent la femme à mériter son million de timbres-prime, parce qu’il faut qu’elle les colle! Il faut encore qu’elle travaille. C’est de l’ouvrage, coller un million de timbres. » – André Brassard. Extrait de «Je suis le méchant»

J’ai, moi aussi,  fait des calculs. Pour accumuler les quelque 20 000 milles Aéroplan que j’ai récolté dans les bacs verts depuis les débuts de ma quête, en avril 2007, il aurait fallu que je boive environ 4000 litres de jus d’orange, que j’aurais payé, si je les avais acheté, même en vente, quelque chose comme 10 000.$.

Heuresement pour ma santé, je n’ai pas eu à user de ma salive pour enregistrer les milles aériens glanés dans les bacs verts.  Nempêche. C’est de l’ouvrage d’entrer un  NIP de 12 signes dans un site Internet pour gonfler sa banque Aéroplan de 25, 10 et, de plus en plus, de 5 milles…

Ultime ronde de bacs 2009 : mutations à l’horizon…


Ça y est. Mes pires craintes ont été confirmées ce matin. Craintes, je dois le préciser, qui se limitent au sort des promotions de milles aériens dans les contenants de jus Tropicana. Comme les actions en Bourse en 2009, leur cours s’est effondré dramatiquement au cours des dernières semaines.

Comme celui de la Bourse, le cours des milles aériens de recyclage s'est effondré en 2009

Ainsi, ma ronde de bacs verts d’une heure en ce mardi matin glacial de fin décembre n’a ajouté que 135 petits milles dans le compte Optez pour plus de «Complice» – pour des raisons évidentes, je n’indiquerai ni son nom et encore moins son sexe -.«Complice», donc, a accepté de me prêter son identité pour ouvrir un nouveau compte Aéroplan dans lequel déverser les fruits de mes récoltes de milles aériens de recyclage après que les enquêteurs de Optez pour plus eurent décrété unitaléralement que j’étais interdite de séjour dans le site internet de leur machine de marketing. «Complice» – alias de moi – a à ce jour près de 4500 milles en banque. Pas mal, tout de même, mais au prix de quels efforts!

C’est que l’introduction des sacs bleus, qui emprisonnent les matières recyclables,  combinée à la décision des penseurs de cette opération marketing frauduleusement rebaptisée Optez pour PLUS ont mis fin aux rondes couronnées de l’addition de 400 milles aériens et plus des premiers mois de 2009. Et au surplus, en cette ultime ronde de 2009, je me suis heurtée à ça!

Non, il n'y a pas 18 milles aériens sur ce contenant. Il y a 18 oranges...

Après quelques instants de découragement – et de colère -, j’ai repris ma quête, plus déterminée que jamais. En me rappelant que je pourrai encore compter sur les bonnes habitudes alimentaires de mes voisins du Vieux-Rosemont pour m’envoler encore en 2010. En comptant, entre autres, sur leur consommation de deux produits appelés «vie» et «nature» dont le cours,  jusqu’à maintenant du moins, sont les «blue chips» de ce programme de fidélisation.

Lexique : le bac vert

Le 14 janvier dernier, mon ami belge Marco, à qui j’avais fait parvenir mon conte urbain et l’adresse de ce carnet, m’écrivait ceci : « J’ai un problème, même si j’essaye de me recycler en regardant de temps la série québécoise Catherine qui est diffusés sur les chaines françaises, même si j’aime ton style, je ne comprend pas bien de quoi tu parles dans ton conte et ses suites.J’ai bien une idée, mais pas claire.Si tu pouvais m’expliquer en quelques mots, comme si j’étais un extra-terrestre (ce qui est bien le cas) de quoi il s’agit, ça me ferait chaud au cœur.» Un copain Français, Bruno, qualifiait mon conte urbain 2008 de fantastique (une façon, j’en suis certaine, de m’associer au genre littéraire en question). Philippe, un autre BELGE, n’a pas avoué son incompréhension. Normal :  il est journaliste et c’est bien connu, les journalistes comprennent TOUT.

Par empathie pour Marco, dans un premier temps, et surtout par ambition d’être comprise par l’ensemble de la planète francophone, j’entreprends donc la rédaction épisodique d’un lexique dont les billets devraient, je l’espère, se retrouver dans la nouvelle catégorie : Lexique à l’usage des non citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal. J’ai bien pesé le poids des mots avant de décider du nom de cette catégorie. Et vous comprendrez pourquoi dans quelques instants, en lisant la définition du BAC VERT et à l’aide de quelques images.

À l'avabt, bac bleu utilisé dans la majorité des villes nord-américaines.

À l'avant, bac bleu utilisé dans la majorité des villes nord-américaines.


Sur cette photo, croquée sur un trottoir du Vieux-Rosemont, on peut voir, à l’arrière,  l’un des fameux bacs verts dont je parle régulièrement dans ce carnet. Un bac, dans mes contes urbains, correspond donc à la définition numéro 1 du mot bac dans le Larousse : Récipient, souvent de forme rectangulaire, servant à divers usages. Bac à légumes. Bac à glace d’un réfrigérateur.
En poursuivant la consultation du Larousse, j’ai mieux compris l’incompréhension de Marco. Bac.
4- Belgique. Casier à bouteilles. Bac de bière.
Les deux bacs sur cette photo sont donc des récipients de forme rectangulaire servant à divers usages, selon les écoles écolos et les usagers de ces mêmes bacs.  Bacs de dépôt de matières recyclables. Bacs de débarras de tout ce dont on ne veut plus – jouets, vêtements, vaisselle, etc. Bacs où l’on dépose des milles Aéroplan et autres objets réutilisables et possédant une valeur d’échange monétaire (de 10 à 20 cents), comme des bouteilles de bières consignées.
DÉFINITION DU BAC VERT.
Récipient de forme rectangulaire choisi de couleur verte par l’ancienne Ville de Montréal pour se démarquer de toutes les villes nord-américaines, qui avaient unaniment opté pour la BLUE BOX – lors du lancement de son programme de gestion des matières résiduelles (définition à venir), au tournant des années 1990.  Autre caractéristique qui le distingue : il est plus petit que le bac bleu.
La présence d’un bac bleu sur cette photo atteste donc d’un déménagement, à Rosemont, d’un ancien résidant d’une localité autre que l’un des neuf arrondissements de l’Ancienne Ville de Montréal maintenant regroupés avec 15 villes reconstituées de la défunte Communauté urbaine de Montréal pour former la Nouvelle Ville de Montréal. Le lien avec le site de la Nouvelle Ville de Montréal qui essaie de clarifier cette configuration municipale est sous le passage souligné. Définition quasi-impossible et n’ajouterait rien à la compréhension du propos de Cap vers 25 000 milles Aéroplan.
Par contre, une page du site de l’Arrondissement Rosemont-Petite-Patrie explique clairement ce qui devrait se retrouver dans un bac vert et contient même un lien avec des consignes de préparation du bac. Ça peut toujours servir, même ailleurs dans le monde. Les jours de collecte, par secteur de l’arrondissement, sont également indiqués dans une carte compréhensible. Il me sera donc inutile de définir pourquoi je parle de mes MARDIS Aéroplan.  Vous aurez compris que je glane entre Iberville et Saint-Michel.

Collecte des matières recyclables

Le bac vert, une fois par semaine

Boîtes de conserve, cartons de lait, bouteilles de verre et contenants de plastique : tout cela et bien d’autres objets seront recyclés, si vous les déposez dans votre bac vert plutôt que dans la poubelle. Une fois par semaine, nous ramasserons votre bac.

Pour vous procurer un bac vert, adressez vous à votre bureau Accès Montréal ou à votre éco-quartier.

Accès Montréal Téléphone :  311
Extérieur de Montréal : 514 872-0311

Éco-quartier Téléphone : 514 721-0907
ou 514 727-6775


Collecte des matières recyclables
Où : en bordure de rue, devant votre résidence
Quand : avant 8 heures, le jour prévu pour votre secteur
Comment: Nous vous invitons à consulter les consignes de préparation du bac.

Carte de la collecte des matières recyclables

Carte de la collecte des matières recyclables

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Mes excuses pour les codes : c’est comme ça faire du copier-collé avec des pages de la Ville de Montréal.

Conte urbain 2008 – Tours du monde autour d’un quadrilatère

Préambule sous forme de rappel…

Depuis le début d’avril, je ramasse patiemment, régulièrement, systématiquement et de plus en plus passionnément, les milles Aéroplan dans les bacs de recyclage d’un minuscule quadrilatère d’un tout petit quartier de Montréal, le Vieux-Rosemont.  Sur trois trottoirs, du nord au sud, et autant d’est en ouest, une fois par semaine – le mardi – j’ai ajouté à ma banque de rêve vers ailleurs 1 500 milles Aéroplan laissés à la rue par des buveurs de jus Tropicana et des mangeurs de barres tendre et de gruau Quaker. (…) La promotion Tropicana se termine le 31 décembre. Mon aventure de chercheuse de milles dans les bacs verts tire à sa fin.
Extrait du conte urbain 2007. Coming out, « Je fais les bacs verts ». (l’intégrale est disponible dans la catégorie contes urbains).

À mon plus grand ravissement, la promotion Tropicana s’est poursuivie en 2008.

***

Coming out, la suite

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Le 12 décembre 2008, après l’entrée d’un code de barres tendres  dans ma page personnelle du site Internet http://www.stationdejeuner.ca, j’ai éprouvé un intense sentiment d’accomplissement. Depuis avril 2007, j’avais réussi à accumuler 8000 milles Aéroplan grâce à mes fouilles dans les bacs verts du Vieux-Rosemont. Enfin presque. Car j’ai aussi récolté, à la faveur de mes visites au parc canin d’Outremont, quelques dizaines de milles dans des bacs verts de cet arrondissement, où, selon mes observations, les acheteurs de jus de marque surpassent en concentration ceux du Vieux-Rosemont. J’ai surtout pu compter sur la complicité du clan de Tan, mon dépanneur de bière et de philosophie, pour allonger les résultats de ma quête.

«Qu’est-ce que tu peux obtenir avec ça ? », m’avait demandé Tan en juillet dernier.

– Même pas un toaster, mais beaucoup de plaisir. Et aussi des ajouts à ma vraie banque de milles qui grossit à chaque achat payé avec ma carte de crédit.

Tan a ri. Il a des rires délicieux. Mais je voyais bien qu’il ne comprenait toujours pas. C’est quand je lui ai expliqué que ces fameux milles m’avaient permis de voyager au Costa Rica, au Nevada, à Terre-Neuve et à Chicago qu’il a décidé d’enrichir ma banque. Depuis, j’ai fait le court trajet entre son petit commerce au coin de ma rue et ma maison avec cinq sacs verts débordant de contenants de jus Tropicana sans pulpe.

«Où vas-tu aller avec tes 8000 milles», m’a-t-il demandé la semaine dernière.

Nulle part Tan. Nulle part. Il faut au moins 15 000 milles pour aller à Québec en avion. Mais ce n’est pas grave. J’ai fait tellement de tours du monde en ramassant ces 8000 milles.

Tan en pose et en pause

Tan en pose et en pause

Tan a souri. Tan a des sourires délicieux.

***

Au fil de mes mois de rondes matinales les jours de  collectes sélectives, j’ai guéri avec succès mon Syndrome de l’imposteur. Je suis maintenant membre à part entière de la confrérie des glaneurs et des glaneuses du Vieux-Rosemont.

Roger, le détenteur incontesté du  monopole de la récupération des bouteilles de bière en verre, me salue avec respect. J’ai appris son véritable nom depuis l’an dernier mais j’ai décidé de l’oublier. Roger lui va très bien. Marcel (?) est un autre régulier dont je ne suis pas parvenue, malgré des efforts soutenus, à identifier le créneau, me jette des regards furtifs sans cependant craindre ma concurrence. Les autres piliers circulent à vélo. Je les fuis avec prudence, de peur que mon chien les confonde avec les livreurs de circulaires et les facteurs, contre lesquels il affiche une haine ouverte en grondant.

Depuis quelques mois, un nouveau visage s’est parfois ajouté à cette faune pionnière. Martin? Mathieu? Stéphane? J’hésite à le baptiser mais ces prénoms pourraient convenir. Il habite sur le Plateau, se déplace à vélo et il cherche des petits objets décoratifs de bon goût. Il fait partie de la légion grandissante des ex-salariés qui se présentent maintenant comme des travailleurs autonomes. Un statut qui a l’immense avantage de donner de la dignité à de vaines recherches d’emploi et de justifier la fouille des bacs verts par un vague projet de recherche en  anthropologie urbaine. Comment pourrais-je lui reprocher sa parade?

Martin, Mathieu, Stéphane (qu’importe) et moi avons fait connaissance dans une mine d’or de la rue Lafond, entre Masson et Laurier. Il a mis dans son sac à dos des tasses en parfait état, une lampe de chevet et quelques ustensiles de cuisine en inox. J’ai demandé et obtenu son autorisation – c’est la loi chez les récupérateurs de la rue : le magot était le sien puisqu’il était arrivé le premier – pour remplir mon sac de plusieurs ouvrages de Marx et d’Engels, des Dossiers de Québec-Presse et des numéros 8 et 14 des Cahiers du socialisme et de Pour Montréal, de Jean Doré.

Qui étaient les propriétaires du condo d’en face qui, à la faveur d’un déménagement, avaient décidé de jeter à la rue les débuts de leur âge adulte et un certain passé de  gauche, en lectures sinon en actions?  J’ai préféré m’abstenir d’enquêter et j’ai placé mes trouvailles dans ma bibliothèque, en me disant qu’en ces jours sombres pour notre «système», pour notre Ville et pour l’indépendance journalistique, il pourrait être intéressant de les relire… Moins pour reprendre le suivi servile des Cinq grands que pour s’inspirer d’une époque au cours de laquelle il y avait des idées et de tentatives collectives de changer le monde.

Car notre monde en a bien besoin.

***

Après quelques mois de rondes de quadrilatères, j’ai cessé de faire le décompte des énormes téléviseurs de modèles relativement récents laissés en pâture sur les trottoirs. Il fallait plus mince, plus grand, plus techno. Et au diable la dépense effectuée avec des cartes de crédits de grandes chaînes et leurs taux d’intérêt usuriers!

J’ai vu des dizaines de divans sans aucune fibre éraflée par des chats, aux coussins fermes sur lesquels aucun enfant n’a jamais sauté. J’ai regretté très souvent ne pas posséder une fourgonnette. J’aurais remplacé quelques pièces de rangement de vêtements dont, un jour, par un ensemble complet de mobilier de chambre en bois de style scandinave des années 1960. Les bibliothèques? Bien sûr, énormément de mélamine blanche mais aussi, de magnifiques exemplaires en bois auxquels un petit coup de vernis aurait redonné leur classe d’origine.

À pied, et à la maigre force de mes bras, j’ai cependant recueilli une cinquantaine de paquets de papier photographique 8 par 10 dans leur emballage d’origine. En prime, leur donneur acheteur avait laissé deux imprimantes, sans doute remplacées pour cause d’encre épuisée. C’est tellement moins cher d’en acheter des neuves.

La trousseau de ma fille s’est par ailleurs enrichi d’un ensemble d’assiettes, de bols à céréales et de tasses blanches au design assez intéressant. Ses boîtes d’avoirs pour l’avenir contiennent aussi des casseroles de céramique blanche dotées de couvercles transparents.

J’ai refilé à une amie une jolie lampe torchère momentanément inutilisable parce que le métal d’une ampoule y était restée coincée. J’ai remplacé trois chaises de parterre en plastique par autant de sièges identiques en bois trouvées en cinq semaines dans des ruelles différentes, à quelques pas de marche de chez moi. Légèreté oblige, j’ai abandonné à d’autres glaneurs plusieurs grands pots de terre cuite mais j’ai ramassé avec bonheur plusieurs petits jolis cache-pots pour mes plantes.

Plus les nouvelles de crack boursier et de crise du crédit se faisaient bruyantes, plus je me disais que mes récoltes seraient minces. Erreur. Je crois même pouvoir prédire sans me tromper que les derniers jours de 2008 et les débuts de 2009 seront fertiles en richesses jetées à la rue. Dehors, au froid et à la merci des intempéries, je parie que j’apercevrai de vieilles consoles de jeu, des ordinateurs portables jugés trop lourds, d’autres téléviseurs et des montagnes de jouets et de vêtements pour enfants offerts aux passants parce qu’il n’y en aura pas d’autre, après la venue d’un Divin Enfant.

***

Avec la multiplication des milles de mes achats systématiques chez Esso et Uniprix (partenaires Aéroplan, est-ce nécessaire de le préciser?), de mes paiements de presque tout avec ma carte de crédit à un mille boni pour un dollar ainsi que de mes entrées régulières de  Tropicana, j’en suis maintenant à me demander comment je vais utiliser les quelque 65 000 milles de ma banque centrale Aéroplan.

«Où vas-tu aller avec tes 65 000 milles», m’a demandé Tan la semaine dernière.

– Probablement dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie. Ce serait même chouette d’y être le 20 janvier, quand Barak Obama deviendra officiellement le président des Etats-Unis d’Amérique.

– Pourquoi le désert?

death-valleyblogue

Parce que c’est magnifique de voir les couleurs changer avec les mouvements de la terre qui semblent faire bouger le soleil et la lune. Parce qu’il n’y a rien à acheter, rien à vendre. Et aussi pour le silence, Tan. Enfin presque.

Parce que dans l’oasis de la Vallée de Panamint, une zone de la Vallée de la mort où j’ai trouvé mon repère, il passe parfois des F-15 et des F-16. La Vallée de Panamint, Tan, est ce qui ressemble le plus à l’Afghanistan. Le gardien du camping du Panamint Spring Resort, où je veux retourner en 2009, s’est un jour fait réveiller par le bruit terrible d’un de ces engins.  Il a cru que c’était la fin du monde. Le pilote, qui avait vu son air horrifié tellement il était près, a fait demi-tour et est revenu le saluer en faisant osciller les ailes de son avion.

– Tu n’as pas peur d’aller là-bas?

– Non, je me sens en sécurité dans la Vallée de la mort. Mais j’aurai très peur de ce qui pourrait arriver dans le monde, le 20 janvier 2009. Au Panamint Spring Resort, je passerai cette journée en paix. Il n’y a ni téléviseur, ni radio, ni téléphone. Seulement un lien Internet haute vitesse grâce au satellite situé juste au-dessus de l’oasis. Où serait-ce plutôt à quelques milles de là, pour alimenter la base militaire d’où décollent les F-15 et les F-16? Si je les entends le 20 janvier, en pleine clarté, alors là, Tan, je vais avoir très peur.

Jacinthe Tremblay

Montréal, le 17 décembre 2008.

Conte urbain 2007 – Coming out, Je fais les bacs verts

Depuis le début d’avril, je ramasse patiemment, régulièrement, systématiquement et de plus en plus passionnément, les milles Aéroplan dans les bacs de recyclage d’un minuscule quadrilatère d’un tout petit quartier de Montréal, le Vieux-Rosemont. Sur trois trottoirs, du nord au sud, et autant d’est en ouest, une fois par semaine – le mardi – j’ai ajouté à ma banque de rêve vers ailleurs 1 500 milles Aéroplan laissés à la rue par des buveurs de jus Tropicana et des mangeurs de barres tendre et de gruau Quaker.

Je l’avoue. J’ai « payé » trois de mes quatre derniers voyages à l’étranger avec des milles Aéroplan. Deux séjours au Costa Rica et un à Vegas.

C’est un luxe de consommatrice qui met TOUTES ses factures sur une carte de crédit qui accorde 1 mille par dollar; d’une mère qui paie TOUS les achats de matériel scolaire de ses enfants de cette manière; et d’une journaliste travailleuse autonome qui profite de TOUTES les offres décentes de multiplier les milles Aéroplan en combinant  toutes les dépenses autorisées par l’impôt dans des commerces qui DOUBLENT ou TRIPLENT les milles Aéroplan.  Et surtout, c’est une pratique astucieuse dans la mesure où je paie TOUT le montant de mes factures à la date d’échéance de ma carte de crédit.

Bref, je profite de ce système qui profite de nous, avec plaisir et détermination.

***

L’idée m’est venue un matin comme les autres. Je promenais mon chien. Le contenant de Tropicana, avec son logo orange, m’annonçait, comme ça, pour rien, 10 milles Aéroplan si j’entrais le code sur le site http://www.stationdejeuner.com. J’ai mis le contenant dans le sac de crottes des « au cas où le chien en fait deux ». J’ai entré le code. J’ai eu 10 milles sans rien acheter, rien consommer : c’était parti!  Le mardi suivant – c’est jour de bac dans le Vieux-Rosemont – j’ai raffiné ma méthode. Un sac de tour de taille. Un canif.  Et des yeux tout le tour de la tête pour que personne ne me voit.

C’était sans compter les autres. Les autres qui font les bacs. Impossible de les ignorer et qu’ils m’ignorent. Je risquais d’être perçue, si je n’indiquais pas mes intentions, comme la Compétitrice déloyale, la Voleuse de trésors, l’Intruse illégitime.

J’ai donc décidé de les regarder droit dans les yeux et d’engager la conversation pour  être acceptée dans le club informel qui se partage les biens utiles et réutilisables jetés à la rue. Pour ne pas commettre d’impair, je me suis d’abord adressée à son membre le plus ancien. Je l’appellerai Roger. J’ignore son nom et il ne connaît pas le mien : ce club est anonyme  et comme les AA, il garde le cap sur son objectif un jour à la fois.

Roger, l’œil et le pas vifs, la soixantaine en forme, règne en maître sur la collecte des bouteilles de bières et de boissons gazeuses du Vieux-Rosemont. Les meilleurs mois, il ajoute plus de 200.$ à ses revenus. Il sillonne les rues résidentielles du quartier à pied, poussant un chariot qui contient de nombreux sacs. Quand ils débordent, il allège son chariot en vendant sa marchandise à des propriétaires de dépanneurs situés sur la route.  En plus de tisser patiemment son réseau de clients, Roger a savamment établi un bassin de fidèles fournisseurs parmi les professionnels pressés qui préfèrent ses services à un aller-retour au dépanneur, caisse de bière vide à la main.

J’ai montré à Roger l’objet de mon intérêt : une série de chiffre et de lettres sur une petite bande de carton. Il m’a signifié en hochant la tête que j’avais le champ libre. Pour éviter tout malentendu sur l’étendue de la permission, il m’a présenté les créneaux des collègues. « Elle ramasse la vaisselle. Je pense qu’elle les revend dans des marchés au puce ». « Lui s’intéresse aux livres et aux magazines. Il a des acheteurs sur Masson et sur la Rue Mont-Royal. Il a déjà fait 150.$ en une semaine ». « Celle-là prend les vêtements et certains petits jouets pour enfants ».

Roger et moi avons échangé quelques mots sur les dizaines de sofas impeccables, téléviseurs,  portes et meubles en bois, chaudrons en inox et autres objets encore fonctionnels abandonnés sur les trottoirs. « Il y a des occasionnels qui les ramassent et c’est tant mieux. Mais pour faire ça, il faut une auto et je n’en ai pas », m’a dit le maître du verre et de l’aluminium revendable en reprenant sa route. J’ai pris cette remarque comme une autorisation à diversifier mes activités. En plus de mes  milles Aéroplan, j’ai enrichi ma cour arrière de deux énormes vases à fleurs en terra cota et d’une bibliothèque en osier. Et j’ai trouvé, au pas de ma porte, une balayeuse Electrolux 1958 en acier en parfaite condition.  J’ai ensuite recyclé cette trouvaille en court texte publié dans La Presse sous le titre Hommage aux vieux réparateurs.

***

La promotion Tropicana se termine le 31 décembre. Mon aventure de chercheuse de milles dans les bacs verts tire à sa fin. À moins que les experts en marketing d’Aéroplan ajoute à leurs offres des milles sur le contenu des Publi-Sacs ou, mieux encore, de La Presse du samedi, je devrai me rabattre sur mes achats personnels de pétrole Esso ou de papier de toilettes chez Uniprix pour gonfler mon compte Aéroplan. Je fait toutefois confiance à la machine Aéroplan pour dénicher d’autres appâts alléchants pour mes semblables et moi, les chasseurs de prime.

Je m’inquiète toutefois pour mes collègues, les glaneurs et glaneuses de la rue montréalaise, si tous les arrondissements décident, comme Ville-Marie, de passer du bac vert au sac bleu commandité.  Se muniront-ils d’un canif pour les éventrer afin de récupérer les milliers d’objets encore utiles qui seront broyés par les recycleurs privés sous contrat municipal?  Trouveront-ils d’autres fournisseurs pour nourrir leurs petits commerces écologiques?

J’ai posé la question à Roger. Il ne comprend pas ce genre de décision mais il réfléchit très fort à son plan stratégique pour 2008. Nous sommes deux!

Jacinthe Tremblay, 20 décembre 2007