Le Répertoire des artistes francophones de TNL est en ligne!

Et voilà! C’est fait! Le Répertoire des artistes francophones de Terre-Neuve-et-Labrador, pour lequel j’ai écrit les textes et François Pesant a réalisé les photos, est en ligne. Il réunit une quarantaine de portraits de ceux et celles qui animent la vie culturelle en français de cette province. On peut y voir quelques-unes de leurs réalisations et accéder, à la faveur de dizaines d’hyperliens, avec leurs propres sites Internet. En le parcourant, on peut également mieux comprendre l’étonnante histoire de cette francophonie qui évolue dans la plus anglophone des provinces canadiennes. Et oui, les Terre-neuviens et Labradoriens sont, à 99,5%, anglo-saxons de première langue.

Vous pouvez naviguer dans cet univers en cliquant ici.

Confusion urbaine sur les corneilles et corbeaux

Ça, c'est une corneille.

Ça, c'est une corneille.

Il y a quelques jours, pendant un passage matinal à l’enclos canin du Parc Lafond, un son strident s’est élevé au-dessus des têtes des maîtres et maîtresses de chiens urbains rassemblés sous un arbre pour échapper à la pluie. «Regardez, c’est un corbeau!», a lancé une dame. Je n’ai pu résister à la corriger en l’informant que l’oiseau noir en question était une corneille.

J’avais, en plus, trois bonnes raisons d’affirmer une telle chose avec aplomb.

– Les batailles de Madame Perreault (années 60 et plusieurs autres décennies).

J’ai vu et entendu des corneilles pendant toute mon enfance et mon adolescence dans la Vallée de la Matapédia. Elles sont bruyantes, capables avec leurs cris stridents de réveiller tout un village. C’est d’ailleurs ce qu’elles faisaient à Sayabec, au grand dam de notre voisine. Madame Blanche Perreault claquaient aux aurores et plusieurs fois pendant la journée une partie de sa corde de bois sur le mur de sa maison pour tenter de les chasser de son beaucage. Ces damnés d’oiseaux noirs, pestait-elle, mangent mes framboises. Or, ces damnés d’oiseaux noirs n’étaient absolument pas impressionnés par les bruits de  bois claquant sur le bois. Elles s’envolaient en formant un gros nuage noir… et reprenaient leur place dans le beaucage quelques instants plus tard. Et le manège recommençait : cris de corneilles; claquements de bois sur bois; nuage noir,  reprise de contrôle du beaucage; cris de corneilles; claquements… Le manège a duré toute mon enfance et n’a cessé, j’imagine, qu’au décès de Madame Perreault,  à l’âge de 98 ans. J’ose croire que sa bataille éternelle contre les corneilles a stimulé sa soif de vivre.

– Envahissement des terres agricoles par les corneilles (2009)

Aux nouvelles ces jours-ci, on parle beaucoup de l’envahissement des corneilles dans les champs de la plaine du St-Laurent. Elles menacent les récoltes de plusieurs producteurs agricoles qui sont à la recherche de moyens de se débarrasser de ces damnés d’oiseaux noirs qui sont, dans certains champs, entre 200 et 300. Je souhaite pour eux qu’ils trouvent cette solution mais je crains que leurs efforts soient, comme celles de Madame Perreault, comdamnées à l’échec. L’ornithologue Jean Provencher conseillait d’ailleurs aux producteurs de «faire avec», comme avec la météo d’ailleurs.

– Montréal et – même son Mont-Royal – ne sont pas à la hauteur pour un corbeau

Ça, c'est un corbeau.

Ça, c'est un corbeau.

Voyons un peu comment on parle du corbeau dans l’Encyclopediacanadiana.  «Le Corbeau ressemble à la Corneille, mais il est plus grand et son bec est beaucoup plus fort. De plus, les plumes de sa gorge sont pointues et allongées. Les corbeaux sont des charognards. Ils vivent dans les régions montagneuses ainsi que dans les contrées sauvages au relief accidenté.»

Bon. Montréal a tout ce qu’il faut pour des charognards… Mais disons que ce n’est pas précisément une région montagneuse, malgré la présence du Mont-Royal et des autres Montérégiennes. Pour un corbeau, ce sont des bosses. Le relief accidenté? Ça, Montréal en offre en abondance avec les nids de poule, les crevasses sur la majorité des rues et des trottoirs. Mais encore une fois, les exigences du corbeau sont plus élevées.

À preuve, j’ai vu des corbeaux à deux reprises au cours de la dernière année. C’était dans le désert de la Vallée de la mort et au Labrador, plus précisément à Labrador City et dans ses environs. C’est gros un corbeau. Gros presque comme une poule. Mais contrairement à la poule – dite pas de tête – le corbeau est un oiseau dit très intelligent. Et rusé. J’imagine que si une Madame Perreault claquait bois sur bois pour en effrayer un, il ne broncherait pas.

Il? Le corbeau, comme la corneille, a ses mâles et ses femelles. Comment reconnaître le sexe de ces damnés d’oiseaux noirs? Je l’ignore. Mais chose certaine, LA CORNEILLE N’EST PAS LA FEMELLE DU CORBEAU.

Labrador City : Ode aux Véhicules Utilitaires Sports (VUS)

Le Labrador… J’en rêvais depuis longtemps. En fait, je rêvais du Labrador de la magnifique chanson de Claude Dubois.

LE LABRADOR

Je dois retourner vers le nord, deux de mes frères m’y attendent
Je voudrais tirer, traîner le temps avec mon frère qui est dedans
Qui pousse sur un traîneau géant, les exploiteurs se font pesant

Faudrait rapporter du soleil, de la chaleur pour les enfants
Flatter les chiens du vieux chasseur, boire avec lui un coup de blanc
Traîner le sud vers le nord, notre sud est encore tout blanc

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer
Un homme marchait sur la neige, cherchant des chiens pour un traîneau
Il est rentré les yeux mouillés puis un avion nous l’a ramené

Un millier d’hommes sur la neige n’ont pas d’endroit pour retourner
Ils sont figés là sans connaître et n’ont que du sud à penser
Je dois retourner vers le nord, chanter l’été du Labrador

***

Si ce Labrador existe, je n’y suis pas. Je suis dans une ville minière. Presque dans deux en fait puisque Labrador City, créée par la compagnie Iron Ore, et Wabush, fief de la Wabush Mines Corporation, s’affichent maintenant sous le nom commun de Labrador Ouest. Le Labrador, en passant, appartient à Terre-Neuve. La province porte d’ailleurs officiellement le nom de Terre-Neuve-et-Labrador.

Labrador City et Wabush, donc. Deux petites agglomérations de bungalows quasi identiques, au départ, construits en lots  pour et par ces compagnies puis allouées aux travailleurs contre le paiement d’hypothèques de 20, 30 ou 40 000 dollars dans les années 1970. Au fil des ans, tous y sont allés d’un balcon à l’avant, de fenêtres plus grandes, d’un nouveau revêtement extérieur. idée de leur donner un peu de personnalité. N’empêche, on sent bien l’uniformité originelle en se promenant dans les rues de ces villes.

Les villes minières et les villes de «compagnies», c’est comme ça. Ça paie bien, très bien même, mais pour l’architecture et l’urbanisme, on repassera. Il existe bien de fascinantes exceptions, comme  Arvida, au Saguenay, ou Zlin, dans l’ex-Tchcoslovaquie – et même Boulder City, au Colorado, où j’ai séjourné en janvier dernier pendant mon périple en direction de Death Valley.

Mais ici, à Labrador West,  on se retrouve plutôt dans un environnement fonctionnel de maisons confortables, certes, mais il est bien difficile de percevoir des traces d’une tentative de révolutionner l’urbanisme des cités minières. On a plutôt la sensation d’être dans une  banlieue. Sauf que sa ville-centre est situés à des centaines de kilomètres et qui n’est pas la même pour chacun de ses citoyens. Selon d’où vous arrivez ici, cette ville-centre peut être St.John’s, Québec, Sept-Îles, Montréal, Rivière-du-Loup, Gander ou même Boston. Quand des villes ont à peine 50 ans et dépendent les hauts et des bas de l’économie, leurs citoyens de deuxième génération ne sont pas légions.  Ceux qui persistent et signent adorent cette terre de montagnes, de lacs et  de rivières ceinturés d’épinettes feluettes. Ils s’abreuvent de ces paysages. Tous nous vantent le bleu profond du ciel pendant les  longs mois d’hiver et de la lumière éblouissante du soleil sur la neige blanche, blanche, blanche. Ils parlent d’amitiés aussi. surtout. ils sont venus pour la mine. Ils sont restés et restent à cause des gens. L’isolement? Celle des villes est bien pire, disent-ils.

***

Ici, pour s’isoler, il faut aller dans les montagnes, près des lacs et des rivières. Et, quand on vient d’ici, on y va en Véhicule utilitaire sport (VUS) et en moto-neige. L’attiral dernier cri full plein-air, les tentes high tech et les traineaux à chiens, c’est pour les touristes ou les nouveaux arrivants des grandes villes du Sud. Pour apprécier le Labrador, il faut un TRUCK, un 4 par 4 et un ski-doo puissant.  À Labrador City, le représentant de la race canine que j’ai vu qui ressemblait le plus à un chien de traîneau était un savant mélange de huskie et de berger allemand regardant le paysage bien confortablement installé dans la portion arrière ouverte du VUS de son maître!

Pour goûter la nature ici, il faut posséder un de ces véhicules tant décriés par les écolos des villes – et avec justesse d’ailleurs dans un tel environnement – mais tellement UTILITAIRES et ESSENTIELS dans des contrées de montagnes, de lacs et de rivières. Dans cette section du Labrador, développé par des minières, les routes pavées pour les besoins des humains seulement sont rarrissismes. Et quand elles existent, comme entre Labrador City et Fermont, une ille minière québécoise située, celle-là, à une vingtaine de minutes en auto d’ici, elles ne sont pas ou si peu déneigées en hiver. Et lorsqu’elles le sont, on n’y épend ni sel ni sable. S’y aventurer en véhicule compact économique, même muni de pneus d’hiver doté de chaînes, c’est risquer la mort à chaque croisement de camion lourd ou à chaque bourrasque de poudrerie.

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Hier, j’ai visité le coin avec Marie-Josée, une femme extraodinaire née à Montréal et établie à Labrador City depuis près de 30 ans. Elle m’avait proposé de prendre son VUS. J’ai offert de faire la tournée avec ma Corolla louée à Wabush. À plusieurs reprises, nous avons rebroussé chemin, incapables de nous aventurer dans les chemins boueux qui nous auraient peut-être conduits, qui sait?, vers un loup, un renard ou un lièvre.

Nous avons plutôt fait des visites de bungalows et des nouveaux quartiers de Wabush, où sont maintenant érigées ce qui, à l’échelle de Labrador West, a des allures des monster houses des banlieues montréalaises. Non pas que ces nouvelles maisons soient monstrueuses : impossible de faire aussi laid que les simulacres de châteaux en brique rose de Ville d’Anjou et de Ville St-Laurent. Ici, les nouvelles maisons pourraient devenir des monstres parce qu’elles sont simplement trop chères, donc impossibles à revendre si l’économie mondiale continue sa descente.

Ici, les gens ont non seulement des VUS, leur gagne-pain en dépend largement. Moins de VUS, c’est moins de fer à extraire, à livrer et à vendre. C’est le chômage ici. Moins de machinerie pour la forêt, pour les papetières, ce sont aussi des pertes d’emploi, ici.

***

Ce matin, je suis allée chercher mon café au McDonald, à quelques mètres de l’entrée de l’usine d’extraction de la poudre de fer des roches de la mine. Il était aux environs de 7 heures. Heure d’entrée à l’usine. Heure de grand trafic de VUS. Ici, les VUS servent d’abord à gagner sa vie. Et les ski-doo à l’embellir.

«On est d’en  Haut ou bien d’en bas, quand on voyage on apprend ça», chantait Vigneault. Quand on vient ici, on comprend assez vite, pour peu qu’on s’y attarde, qu’on a bien tort, quand on vient de Sud, de prétendre qu’on sait mieux que quiconque sur la planète ce qui est beau et bon pour protéger et vivre en harmonie avec la nature.

La marche à pied, le vélo, les transports en commun et les véhicules électriques, c’est super en milieu urbain et dans des climats doux et chauds. Dans le froid, dans la boue, et quand le milieu de nulle part devient son centre du monde, les VUS et les Ski-doo sont une excellente idée.

Labrador City, 4 mai 2009.

Death Valley, Labrador City, deux déserts pour un oiseau

Jacques-Cartier, en 1534, a décrit le Labrador comme la Terre donnée par Dieu à Caïn. Je suis depuis trois jours dans cet univers nordique, peuplé d’épinettes rachitiques, de lacs et de montagnes. Des ours noirs, des caribous, des renards, des lièvres et des orignaux s’y baladent en grand nombre. Je n’en ai vu aucun. Juste un chien triomphant se prenant pour un loup à l’arrière d’un énorme camion.

De la fenêtre de ma chambre du Two Seasons, j’aperçois des bâtiments industriels, d’énormes pylônes électriques, des grues, des pneus gigantesques et… un Mc Donald. Je suis à Labrador City, cette ville qui, comme l’écrivait Michel Rivard dans sa chanson Shefferville, le dernier train, a été «inventée par grosse compagnie, en plein froid, en plein bois et en plein paradis» pour exploiter – dans tous les sens du terme – un des plus importants gisements de fer de la planète, dans les années 1960.

50 ans plus tard, quelque 8 000 personnes y vivent, tous, directement ou indirectement, dépendant pour leur gagne-pain des activités de la minière jadis appelé Iron Ore Company et propriété américaine, achetée il y a quelques années par la britannique Rio Tinto. Ce transfert de patrons n’a pas changé le bruit ambiant de la ville : un ronron incessant de la transformation de roches  en fine poudre argentée qui file ensuite en direction  Sud en train.

«Au Labrador, nous vivons en blanc, en noir et en gris. Pour expliquer les couleurs éclatantes qui vibrent en moi, je dois les peindre dans mes tableaux», m’a expliqué quelques heures après mon arrivée Marie-Josée Bois, une Montréalaise de naissance établie ici depuis bientôt 30 ans.  L’isolement bien réel de ces hommes et de ces femmes du reste de la planète, ils en ont fait leur ami, leur allié. Ils s’abreuvent du silence des lieux, interrompus, sitôt sorti des zones industrielles et résidentielles, uniquement par les bruits du vent et des animaux.

Dès qu’on quitte ses zones urbanisées, le Labrador a des airs de Vallée de la mort. Ici aussi, les couleurs viennent des rochers et du ciel. «En une courte marche dans un sentier, on peut ramasser des pierres qui font toutes les couleurs de l’arc-en-ciel», m’a dit un autre artiste rencontré ici, Hugo Obernia. La nuit, le ciel s’enflamme souvent de rose, de vert et de bleu. Nous sommes au pays des aurores boréales. De ces merveilles comme de la faune sauvage, je n’ai rien vu encore. Et, comme dans la Vallée de la mort, des pilotes d’avions chasseurs F-18 sont venus y tester leurs engins guerriers. Loin des regards et des oreilles des Blancs, toutefois. Mais juste au dessus des têtes des Innus. L’affront était trop grand : les chasseurs ont été chassés. Et peut-être sont-ils parmi les jets qui s’amusent à terrifier les touristes de Death Valley!

Mais c’est la découverte d’une bien curieuse parenté entre ces déserts deux déserts, l’un de neige et l’autre de sable, c’est un oiseau.  Le corbeau règne ici en maître, tout comme il occupe les cieux de la Vallée de la mort. Ils sont tellement gros, ici comme là-bas, qu’on dirait des poules.

Le corbeau, maître des déserts de neige et de sable

Le corbeau, maître des déserts de neige et de sable

Oiseaux de malheur les grands oiseaux noirs? Juste dans les légendes urbaines. Les corbeaux survivent et prolifèrent dans les zones les plus arides et inhospitalières. Les plus inspirantes aussi, pour qui cherche le silence et la sérénité des horizons infinis. J’adore ces lieux.

Il ne faut pas avoir peur des corbeaux, bien au contraire. «Des des légendes autochtones racontent que le corbeau a créé la lumière, le feu et l’eau. Le corbeau symbolise l’intelligence. C’est un animal sacré pour plusieurs cultures. C’est le gardien de la magie , des connaissances ésotériques , du savoir millénaire. Il nous apprend à vaincre nos peurs de l’inconnu aussi bien que les craintes que nous imaginons dans le fond de notre conscience. C’est le guide qui nous transporte directement au monde des esprits pour atteindre rapidement la conscience.», peut-on lire dans les pages consacrées au chamanisme amérindien du site Internet chemainsdelumière.com. tm.

Je ne suis pas prête à attribuer toutes ces vertus aux corbeaux mais je nous reconnais des goûts semblables en matière de paysages.

Labrador City, 3 mai 2009.