Jacques Nadeau : les photos des Entretiens et un expo

La photo qui apparaît en bandeau de ce site, comme toutes celles que l’on retrouve dans les Entretiens avec Henry Mintzberg sont l’oeuvre du photographe de presse et ancien collègue du Devoir Jacques Nadeau.

Jacques porte, depuis plus de 30 ans, son regard perspicace et humain sur les grands et petits événements qui marquent et très souvent bouleversent la vie politique, sociale et culturelle du Québec et d’ailleurs dans le monde. Plusieurs de ses photos sont passées à l’histoire. Parce qu’il sait saisir l’essence des scènes et des êtres humains immortalisés par sa caméra. Aussi parce qu’il sait « voir » les grandeurs et misères de notre petit monde.

Il est, en cela, très proche de Mintzberg, lui qui écrivait, en 1993, « Le monde est si riche et varié que si vous le voyez tel quel, vous êtes en route pour avoir l’air créatif. En passant, je ne prend pas au sérieux les gens qui disent que je suis courageux. Ça ne prend pas beaucoup de courage pour mettre des mots sur une feuille de papier – à moins, bien sûr, que vous n’ayiez une peur mortelle d’être rejeté par les biens-pensants. ». Jacques Nadeau, comme Henry Mintzberg, n’ont pas cette peur.

René Lévesque et Félix Leclerc. Photo : Jacques Nadeau

Jean Charest. Pelletée de terre. Photo : Jacques Nadeau

Si ses photos étonnent et sont même, pour certains, provocantes, Jacques Nadeau aime bien rappeler qu’il n’invente rien. Ce qu’il nous fait partager existe bel et bien dans la réalité.

Une rétrospective de quelques-unes de ses meilleures photos de presse des 30 dernières années s’ouvre dans quelques jours à Montréal. En voici les détails.

30 ans de regard sur l’actualité

Une exposition de photos de Jacques Nadeau

Du 9 au 17 octobre 2010
À la Grande place du
Complexe Desjardins de Montréal

Cette exposition réunit 68 photos grand format suspendues au-dessus de la Grande place du Complexe Desjardins. Elle se tient dans le cadre des activités soulignant les 100 ans du Devoir.

Jacques invite le public et les gens du milieu des médias et des communications à venir échanger avec lui sur le monde de l’information le lundi 11 octobre à 14 heures, sur les lieux de l’exposition.

Pour le rejoindre? Envoyez-lui un message à l’adresse jnadeeau@ledevoir.com

Lune filante sur nuit blanche – la photo de Jacques Nadeau

Plus d’un an après le lancement de ce carnet, je n’arrive toujours pas à comprendre comment vous y arrivez. Pas plus que je comprends pourquoi, soudain, certains billets se classent aux premières places des articles les plus consultés. Sinon que j’ai appris, un peu, les astuces des tags de mots-clés. Or, dans le cas précis du billet Lune filante sur nuit blanche (cliquer sur le titre pour lire le billet), j’ai fini par comprendre que sa présence au palmarès s’expliquait par des recherches sur Jacques Nadeau (cliquer sur ce nom et vous comprendrez pourquoi des internautes le cherchent) et/ou photographie. Or, la photo de Jacques Nadeau n’était pas dans le billet. La voici.

Lune filante sur nuit blanche (titre JT). Entre le Fleuve et le Marché Bonsecours, Montréal. Mars 2009. Photo: Jacques Nadeau

Merci JN. JT

1er novembre 2009 (2) – À Montréal, quelque chose allait mourir.

ce billet est le deuxième d’une trilogie amorcée par le texte : 1er novembre 2009- Odeurs berlinoises à Montréal

En marchant sous le viaduc entre Van Horne et Beaubien, rue Saint-Laurent, à Montréal, le 1er novembre 2009, – premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique et jour d’élections municipales dans la Cité,  j’avais la certitude de «quelque chose allait mourir» ce jour-là. Le règne de l’administration de Gérald Tremblay, à la barre de la Ville depuis 2002? Je pressentais que malgré les scandales nombreux révélés par les médias au cours des dernières semaines, la majorité des membres de son parti, et lui en premier, resteraient dans le décor et au pouvoir au lendemain de ce scrutin. Le premier magistrat de la métropole du Québec avait déjà démontré à maintes reprises sa capacité inouïe de mutation – du moins en apparence. Il était encore capable de nous faire croire qu’il est le cadeau que l’on attendait plus dans la boîte de Cracker’s Jack. Et même de croire – et nous faire croire –  qu’il est un Homme Nouveau. Et, pourquoi pas une Femme?

Un moment dans le règne de Gérald Tremblay à la mairie de Montréal. Photo : Jacques Nadeau

Voilà pourqoi je pressentais que si «quelque chose allait mourir», en ce 1er novembre 2009, ce serait forcément autre chose que le règne de Gérald Tremblay à la mairie de Montréal.  C’était une prédiction par ailleurs bassement logique et mathématique : il était clair que Gérald Tremblay et son parti allaient  gagner cette élection par le poids du nombre des anciennes banlieues de la défunte Communauté urbaine de Montréal devenues par le jeu des fusions et défusions municipales nouveaux arrondissements de la nouvelle Ville de Montréal. C’est exactement ce qui s’est passé. Gérald Tremblay a gagné ses élections.

***

En examinant les résultats détaillés des élections à la mairie par arrondissements , en fin de soirée le 1er novembre 2009, j’ai eu la réponse à la question qui me trottait dans la tête depuis ma marche matinale.

LE PREMIER NOVEMBRE 2009, CE QUI RESTAIT D’ILLUSION DE DÉMOCRATIE EST MORT À MONTRÉAL.

Ce jour-là, Gérald Tremblay s’est  fait montrer la porte par les Montréalais de l’ancienne Ville de Montréal, qui comptait 1 million de citoyens. Il a gardé le pouvoir grâce aux votes des anciennes banlieues de l’ancienne Ville de Montréal.

***

Dès le 2 novembre, une voix forte a conforté ma lecture des résultats électoraux. C’est celle de Jean-François Lisée, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), blogueur sur le site Internet du magazine l’Actualité et ex-conseiller des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard.

Le titre de son billet sur son blogue de l’actualité était on ne peut plus clair : Louise Harel a gagné… dans le Montréal pré-fusions. En voici des extraits et une image, l’intégrale pouvant être consultée via l’hyperlien précédent.

 Manif anti-fusions (photo PC)Manif anti-fusions (photo PC)

«Si Louise Harel avait été, dimanche, candidate dans la ville de Montréal telle qu’elle existait avant les fusions qu’elle a elle-même menées, elle serait aujourd’hui mairesse. Selon mes calculs, elle aurait triomphé dimanche avec 39% des voix, contre 33,5% à Gérald Tremblay et 27,5 % à Richard Bergeron.

Montréal aurait la première femme, ouvertement souverainiste, pas complètement bilingue, à diriger la ville. Comme mairesse de la principale ville de la région, elle présiderait la Communauté urbaine de Montréal, l’organisme supra-municipal qui dirigeait, cahin-caha, la métropole. Le calcul est simple:Il suffit de prendre le total des voix obtenues par les trois principaux candidats et d’en soustraire celles comptabilisées dans les arrondissements qui n’étaient pas montréalais en 2001. Tremblay perd près de 70 000 votes, et sa majorité. Harel et Bergeron en perdent chacun 35 000. Au final: Harel a une majorité de 13 500 voix sur Tremblay. Comment cela s’explique-t-il ? L’argent ? Des votes ethniques?

La corrélation avec la langue est majeure. Dans l’ex-Montréal, je l’ai dit, Harel a fait 39%. Elle n’atteint cette proportion dans aucune des anciennes villes fusionnées. Dans presque tous les nouveaux arrondissements massivement francophones, elle fait tout de même bonne figure. (…)

Ceux qui s’attendent à ce que je ne critique jamais le Parti québécois dans ce blogue en seront pour leurs frais. J’ai toujours pensé et pense encore que l’opération fusion fut, à Montréal, une faute politique majeure. Lorsqu’on dirige une nation dont la majorité est minoritaire sur le continent, dont la proportion se marginalise dans la fédération, dont le poids linguistique se fragilise dans sa métropole, on n’introduit pas de réformes institutionnelles qui affaiblissent son pouvoir dans sa principale ville.

Pour la petite histoire, quand j’ai quitté le cabinet du premier ministre en septembre 1999, il n’était pas question d’appuyer une île une ville, mais de maintenir les villes existantes en renforçant les pouvoirs d’équité fiscale et de planification industrielle, de la communauté urbaine. Ce n’était pas mon dossier, mais je considérais que cette proposition gardait intacte la ville de Montréal, où les francophones étaient nettement majoritaires. Elle préservait aussi, ce que je considérais non négligeable, l’identité municipale des villes anglophones et bilingues. Il faut être cohérent. Ou bien on est sensible aux questions identitaires, et alors on reconnaît son importance dans les institutions de nos minorités, ou bien on ne l’est pas. Lorsque le gouvernement s’est engagé sur la voie de la fusion de toute l’île, j’ai demandé directement pourquoi un gouvernement du Parti québécois oeuvrait pour miner le pouvoir politique des francophones dans la métropole. Je n’ai jamais eu de réponse convaincante.»

***

Le 3 novembre, j’ai décidé d’utiliser mon pouvoir de scribe citoyenne pour ajouter mon grain de sel à cette analyse. Mon commentaire a été diffusé sur le blogue de Jean-François Lisée. Le voici, dans sa version intégrale.

« Monsieur Lisée,

Je vais paraphraser de grandes parties de votre texte avec lequel je suis largement en accord. Je trouve d’autant plus important de prendre le clavier sur cette question parce que je la connais très bien… Et que je pense que tous ceux qui analysent les résultats des élections sous la lorgnette des clivages linguistiques sont dans l’erreur. Alors, voilà :

Quand j’ai quitté le cabinet du maire Jean Doré, en 1994, après sept ans comme attachée politique aux relations intermunicipales et gouvernementales, il n’étais pas question de revendiquer une ile une ville mais de maintenir les villes existantes en introduisant l’équité fiscale entre la métropole et les localités de la région de Montréal et en réformant la fiscalité des villes pour la faire correspondre à leur rôle dans les sociétés modernes. C’était MON dossier. J’avais aussi, pendant le premier mandat du RCM – 1986-1990 – été responsable du suivi, pour les élus montréalais, des dossiers de la Communauté urbaine de Montréal – qui marchait de moins en moins cahin-caha, d’ailleurs.

Les fusions-défusions-réformes des fusions-défusions, ont été une succession de parentes guidées beaucoup plus par des compromis et compromissions de TOUS les partis politiques et de TOUTES les administrations municipales montréalaises depuis 2000. Les objectifs fondamentaux des revendications de tous les maires de Montréal, de Drapeau à Bourque en passant par Doré, ont été écartés, au profit d’une organisation bancale appelée la Nouvelle Ville de Montréal.

J’ai fait hier les mêmes calculs que vous : les Montréalais – de souche? -, c’est-à-dire les citoyens voteurs de l’Ancienne Ville de Montréal ont élu Louise Harel à la mairie et, dans la majorité des anciens districts et quartiers centraux, ont donné des majorités importantes aux candidats de Vision et Projet Montréal.

Par ailleurs, dans Ville-Marie – le coeur économique de Montréal ET du Québec -,Vision est majoritaire, Union est deuxième, suivi de très près par Projet. Et – autre aberration demandée par Tremblay aprés le départ de Benoit Labonté et autorisé par Charest – cet arrondissement aura comme maire Tremblay – élu par les anciennes banlieues de l’Ancienne Ville de Montréal.

La réforme municipale de 2002 a eu comme conséquence un deni total de démocratie pour les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal. LEUR ville a été morcelée SANS QU’ILS N’AIENT UN MOT À DIRE – seuls les gens des banlieues ont eu droit à un référendum, pour comme contre les fusions. Et depuis, le maire élu par le million de citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal n’a jamais été celui qu’ils ont élu. La Communauté urbaine de Montréal, qui assurait, en plus d’une saison gestion de services insulaires, en plus de fonctionner dans la plus grande harmonie possible entre Francos et Anglos, n’existe plus. Et les arrondissements de l’Ancienne Ville de Montréal sont les plus mals foutus en terme d’infrastructures souterraines et routières services publics alors qu’ils sont la vitrine de la Métropole du Québec sur le monde.

Les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal sont enfin les plus pauvres de l’île. Comme disait un ami avant ce désastre : Les Montréalais sont pauvres mais au moins, ils ont Montréal.

Ils ne l’ont plus!

Cela dit, impossible de revenir en arrière. La Nouvelle Ville de Montréal est là pour rester. Mais pour réparer les pots cassés, il faut bien identifier le marteau qui les a fait voler en éclat.

Et il ne suffit pas de changer la loi du financement des partis politiques pour arranger les choses. Il faut introduire la proportionnelle à Montréal. Sinon, on ressemble, à ce niveau comme dans bien d’autres, à une république de bananes.». Jacinthe Tremblay

***

Dans son courrier des Internautes publié le 8 novembre, Jean-François Lisée a relevé un passage de mon commentaire et y a ajouté le sien.

« Jacinthe Tremblay, ancienne attaché politique de Jean Doré, renchérit au billet Harel a gagné… dans le Montréal pré-fusions:

La réforme municipale de 2002 a eu comme conséquence un deni total de démocratie pour les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal. LEUR ville a été morcelée SANS QU’ILS N’AIENT UN MOT À DIRE – seuls les gens des banlieues ont eu droit à un référendum, pour comme contre les fusions. Et depuis, le maire élu par le million de citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal n’a jamais été celui qu’ils ont élu. La Communauté urbaine de Montréal, qui assurait, en plus d’une saison gestion de services insulaires, en plus de fonctionner dans la plus grande harmonie possible entre Francos et Anglos, n’existe plus. Et les arrondissements de l’Ancienne Ville de Montréal sont les plus mals foutus en terme d’infrastructures souterraines et routières services publics alors qu’ils sont la vitrine de la Métropole du Québec sur le monde.

Les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal sont enfin les plus pauvres de l’île. Comme disait un ami avant ce désastre : Les Montréalais sont pauvres mais au moins, ils ont Montréal. Ils ne l’ont plus!

Elle propose en conclusion l’introduction de la proportionnelle à Montréal pour réparer un peu les dégâts. Julien David, lui propose les deux tours de scrutin, à la française. J’appuie à deux mains. L’élection de Montréal plaide pour la tenue d’un second tour. Introduisons le dans notre métropole, voyons le résultat, et discutons ensuite de son application pour tout le Québec.»

***

En lisant ce commentaire à mon commentaire, je me suis dit que peut-être que je flairais juste en pensant qu’en ce 1er novembre 2009, quelque chose allait naître.

La voie du Moulin à paroles : «Au refus global, nous opposons la responsabilité entière»

Le 13 septembre 2009, une femme de 84 ans s’est présentée sur la scène du kiosque Edwin-Bélanger, sur les plaines d’Abraham, à Québec, pour lire un texte intitulé Refus global, trop souvent réduit à un appel à un refus global lorsque présenté par son titre ou résumé en deux phrases courtes ou des clips de 30 secondes.

Françoise Sullivan, 13 septembre 2009, Québec. Photo : Jacques Nadeau

Françoise Sullivan, 13 septembre 2009, Québec. Photo : Jacques Nadeau

Françoise Sullivan a co-signé ce texte de Paul-Émile Borduas publié le 9 août 1948. Avec la voix chevrotante de ses 84 ans, cette grande artiste a réouvert la VOIE. À mes yeux. Et à ceux des milliers de personnes qui, sur les plaines d’abranham ou dans leur salon, ont écouté ce texte puissant du début à la fin. Ce texte, il faut le lire et le relire. Et démarrer des Moulins à paroles autour de ce texte, dans nos cuisines,  nos salons et dans l’espace public. Et ici.

Place à la version intégrale du texte Refus global.

Signataires du Refus Global -Magdeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Muriel GUILBAULT, Marcelle FERRON-HAMELIN, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean-Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.

Refus Global

Paul-Émile Borduas

Rejetons de modestes familles canadiennes françaises, ouvrières ou petites-bourgeoises, de l’arrivée du pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement, arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus; là, une première fois abandonnée. L’élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu’une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l’histoire quand l’ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d’une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l’invasion, de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c’est-le-commencement-de-la-sagesse!) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l’autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d’enseignement ont, dès lors, les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste.

Petit peuple qui, malgré tout, se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l’esprit, au nord de l’immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au coeur d’or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d’oeuvre d’Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé.

Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l’étanchéité du charme, l’efficacité du blocus spirituel.

Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.

Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément, les premières ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles.

Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore.

Les voyages à l’étranger se multiplient. Paris exerce toute l’attraction. Trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n’est souvent que l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d’exceptions près, nos médecins, par exemple, (qu’ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n’est-ce-pas-payer-ces-longues- années-d’études!)

Des oeuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d’un groupe d’excentriques. L’activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.

Ces voyages sont aussi dans le nombre l’exceptionnelle occasion d’un réveil. L’impensable s’infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d’espoir.

Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et la terreur d’être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l’exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douleureuses, si filles perdues. Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte.

Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.

Par delà le christianisme, nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.

Le règne de la peur multiforme est terminé.

Dans le fol espoir d’en effacer le souvenir je les énumère:
peur des préjugés – peur de l’opinion publique – des persécutions – de la réprobation générale
peur d’être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement
peur de soi – de son frère – de la pauvreté
peur de l’ordre établi – de la ridicule justice
peur des relations neuves
peur du surrationnel
peur des nécessités
peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme – en la société future
peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant
peur bleue – peur rouge – peur blanche : maillon de notre chaîne.

Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.

Il aurait fallu être d’airain pour rester indifférents à la douleur des partis – pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d’abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d’une femme élégante; ne pas gémir à l’énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

À ce règne de l’angoisse toute puissante succède celui de la nausée.

Nous avons été écoeurés devant l’apparente inaptitude de l’homme à corriger les maux. Devant l’inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.

Depuis des siècles, les généreux objets de l’activité poétique sont voués à l’échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d’utilisation dans le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation.

Depuis des siècles, les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente:
les révolutions françaises
la révolution russe
la révolution espagnole
avortées dans une mêlée internationale malgré les voeux impuissants de tant d’âmes simples du monde.

Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.

Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs des sources vives.

Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension.
Devant les désastres de notre amour…
En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.

Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l’homme et par l’homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.

Les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne: héritières à la dent pointue d’un seul décalogue, d’un même évangile.

La religion du Christ a dominé l’univers. Vous voyez ce qu’on en a fait: des fois soeurs sont passées à des exploitations soeurettes.

Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord. Donnez la suprématie à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.

Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.

La prochaine guerre mondiale en verra l’effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.

Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.

La décomposition commencée au XlVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.

Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l’efficacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d’autant plus acharnés à la défendre qu’ils étaient plus misérables.

L’écartèlement aura une fin.

La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.

Elle atteindra dans la honte l’équivalence renversée des sommets du XIIIe.

Au XIIIe siècle, les limites permises à l’évolution de la formation morale, des relations englobantes du début atteintes, l’intuition cède la première place à la raison. Graduellement l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence au sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants immobilisés; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.

L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.

La foi se réfugie au coeur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent.

En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L’esprit d’observation succède à celui de transfiguration.

La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire: elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d’extraordinaires moyens d’investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l’envahissement du monde, mais où nous avons perdu notre unité.

L’écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.

Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l’évolution politique avec l’aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.

La société née dans la foi périra par l’arme de la raison: L’INTENTION.

La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale, a tissé la doublure de l’écran déjà prestidigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l’aise les fruits de ses forfaits.

Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L’épouvante de la troisième sera décisive. L’heure H du sacrifice total nous frôle.

Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l’Atlantique. Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.

Ils seront culbutés sans merci.

Un nouvel espoir collectif naîtra.

Déjà il exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future.

Le magique butin magiquement conquis à l’inconnu attend à pied d’oeuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d’utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie; Isidore Ducasse, depuis plus d’un siècle qu’il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l’habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).

Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l’incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.

D’ici là notre devoir est simple.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendue, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d’évitement. Refus de se taire — faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre — refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!
Place à l’amour!
Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.

RÈGLEMENT FINAL DES COMPTES

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la « Révolution », les aquis de la « Révolution », de n’être que des révoltés: « …nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer. »

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s’agit de classe.

On nous prête l’intention naïve de vouloir « transformer » la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!

Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre « abstention coupable ».

À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l’imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédées au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naître).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.

Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.

Là, le succès éclate!

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi: conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORME, sans quoi c’est le gauchissement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous.

Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réalisé dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

Paul-Emile Borduas

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The Saku’s Flying Circus – clin d’oeil à Henry Mintzberg

Pour lire cette saga dans l’ordre, consultez d’abord les billets ayant pour titre, À quelques heures du décollage, Voyager en avion avec un chien : rectificatif , Voyager en avion avec un chien – par évident avec Airca-Nada, Voyager en avion avec un chien : Eureka! Saku reviendra avec moi.  Saku, le chien aérien, redevient urbain. Et enfin :

The Saku’s Flying Circus – clin d’oeil à Henry Mintzberg

Dans les minutes qui ont suivi mes premiers démêlés avec Air Canada et Air Canada Cargo, j’ai écrit le billet Voyager en avion avec un chien – rectificatif qui débutait par le nom Henry Mintzberg. Je reprochais à ce grand penseur du management d’avoir ignoré les tourments des propriétaires de chiens dans son livre The Flying Circus.

J’ai même poussé l’audace jusqu’à prétendre compléter sa charge contre les transporteurs aériens et les aéroports en relatant dans les détails les développements de la saga du retour de mon chien Saku à Montréal, après un périple d’un mois à Terre-Neuve. Je crois que le professeur Mintzberg ne m’en fera pas le reproche. Je parie même qu’il en rigolera. Nous avons, au fil de longs et nombreux entretiens réalisés pour La Presse Affaires, développé une complicité étonnante puisque tissée entre un PHD du MIT détenteur d’une quinzaine de doctorats honoris causae et la drop-out et journaliste pigiste que je suis.

Pendant mes démêlés avec Air Canada et Air Canada Cargo, j’ai bien sûr pensé à son Flying Circus et à l’entrevue sur le transport aérien qu’il m’a accordée et qui a été publiée dans la Presse Affaires sous le titre  Les modes en gestion vues du ciel. De retour à la maison, j’ai consulté The Flying Circus et j’y ai trouvé un passage qui est une admirable synthèse d’une des grandes causes de mes problèmes pour ramener Saku à Montréal. On le trouve au chapitre 15 : Why I really love to hate flying. Le voici :

«So, would you really like to know why I, at least, love to hate flying? (….). It all came oout in a flight over Africa. (…) Such an innocent question, really. During breakfast. On top of dinner. «WOuld you lije the omelet or the poached eggs?», she asked pleasantly. (…) Still, it hits me, right then and there. It’s those categories. Everything is so categorical up there in the sky. Even me. Especially me, like every one else. Up there, I’m not a person. I’m a category.»

LA DÉCISION D’AIR CANADA DE CONFIER LES CHIENS À AIR CANADA CARGO EST UN EXEMPLE DE CE REPROCHE. JUSQU’AU 10 SEPTEMBRE 2009, LES CHIENS PASSENT DE LA CATÉGORIE «BAGGAGES» À LA CATEGORIE «PACKAGES», MÊME S’ILS SONT SUR LE MÊME VOL, DANS LE MÊME AVION. (JT)

À nouveau HM. «Don’t get me wrong. I am not complaining that the airlines treat me like a number. Many never attain that level of individuality. I am a category,called Passenger, worse still, Customer.

Airlines are obsessed with categories. «Jamormarmelade», «jamormarmelade», «jamormarmelade» reciited as an attendant at everyone as she went down the aisle like some sort of dispensing machine. Then, there are those categories for the miles – old, Elite, Chairman’s Preferred )he never met us). (…). Worst of all are all those Management categories. «Adressing flight delays, cancellations and resulting consumer dissatisfaction», a Reuters article (on 23 January 2001, quoting a U.S. Transportation Department report) started happily enough, «will require a multifaceted approach, including new technology, airspace redesign and airport infrastructure enhancements». Why don’t they juste fix the airplanes and airports

Encore HM : THER IS A SPECIAL WORD FOR ORGANIZATIONS OBSESSED WITH CATEGORIES : BUREAUCRACY. BUREAUCRATY IS NOT ABOUT A TAPE THAT IS RED OR PEOPLE THAT SIT ON THEIR BUTS. BUREAUCRACY IS ABOUT CATEGORIES. AIRLINES ARE THE MOST CATEGORIZING ORGANIZATIONS OFF THE FACE OFF THE EARTH.»

Bureaucratie, donc. Et c’est exactement le même diagnostic qu’a formulé mon ami Jim Fidler quand je lui ai raconté mes mésaventures avec Saku, dans l’environnement bruyant et chaleureux du party d’après Newfoundland and Labrador Folk Festival de St.John’s, Terre-Neuve. Nous étions au SHIP, un lieu mythique de la scène musicale de la capitale du Rock. Jim, donc, a résumé ainsi la situation  en anglais, et en français, par ces mots : BUREAUCRAZY et BUREAUCRACHIE.

***

Pendant mes démêlés avec Air Canada et Air Canada Cargo, j’ai aussi repensé à deux autres de mes entrevues avec Henry Mintzberg. Dans la premiere de la série, il dénonçait les Dangers de la productivité.

En voici un extrait (cliquer sur le lien précédent pour lire l’intégrale):

Jacinthe Tremblay : Selon Statistique Canada, le Québec arrive à l’avant-dernier rang parmi les provinces canadiennes pour ses gains de productivité entre 1997 et 2005. Faut-il s’inquiéter?

Henry Mintzberg : Non. Je crois même que c’est une bonne nouvelle. Ça signifie que le Québec n’a pas encore sombré dans la folie qui est en train de tuer les États-Unis.

Jacinthe Tremblay : Que voulez-vous dire?

Henry Mintzberg :  Un article publié en décembre 2005 dans le International Herald Tribune sur la hausse de la productivité aux États-Unis en donnait l’explication suivante en sous-titre: «Les coûts de main-d’oeuvre diminuent et les ventes augmentent.» Voilà le moyen utilisé par les grandes entreprises américaines cotées en Bourse pour atteindre des niveaux records de productivité.

Depuis 2001, la majorité des PDG de ces entreprises poursuivent deux objectifs : maximiser le rendement de l’avoir des actionnaires et encaisser au passage des millions de dollars en options sur ces actions. Pour y parvenir, ils ont licencié des milliers de travailleurs, accru les pressions sur les cadres intermédiaires, affaibli sinon cassé les syndicats, en plus de réduire la qualité des produits et du service à la clientèle.

On détruit les entreprises mais on est incroyablement productifs! Ces gains de productivité sont des pertes. Car une fois les produits écoulés pour gonfler le «stock» et le savoir-faire des travailleurs et des cadres disparu, ces entreprises risquent de se retrouver sans «stock».- fin de l’extrait de l’entrevue.

À FORCE DE RÉDUIRE LA GROSSEUR DES SACS DE CHIPS SUR SES VOLS, DE RATIONNER LES VERRES D’EAU ET D’EXIGER 3$ DE PLUS POUR QUELQUES LIVRES DE BAGAGES DE PLUS, LA DIRECTION D’AIR CANADA CROIT SANS DOUTE HAUSSER SA PRODUCTIVITÉ, MAIS ELLE RISQUE DE SE RETROUVER SANS STOCK, LE STOCK ÉTANT ICI LES PASSAGES, LEURS BAGAGES – QUI RELÈVENT D’UN DÉPARTEMENT DISTINCT – ET LEURS »PACKAGES», QUI EUX, RELÈVENT D’UNE AUTRE ENTITÉ CORPORATIVE QUE LES PASSAGERS ET LES BAGAGES – TOUJOURS POUR LES MÊMES VOLS ET LES MÊMES APPAREILS. JT

***

Pendant mes démêlés avec Air Canada et Air Canada Cargo, j’ai entendu une nouvelle concernant les plans de la direction d’Air Canada pour augmenter sa performance financière. En voici les principaux éléments, publiée dans The Star : «The country’s largest airline (TSX: AC.B) is now aiming for $500 million in annualized cost reductions and revenue enhancements within three years, double the previous target.An internal tactical team will implement more than 100 initiatives to reduce costs by about $400 million, including $50 million this year and $250 million in 2010. Air Canada also plans to increase revenues by $100 million.» – les caractères gras sont de moi.

Quand, après 45 minutes d’attente sur la ligne téléphonique réservée aux passages d’Air Canada, j’ai enfin pu parler à une personne humaine du centre d’appel pour annuler mon billet de retour, j’ai eu la chance d’être accueillie par une agente d’une infinie douceur et compétence, qui m’a confiée, en larmes, son désarroi devant les décisions de la direction d’Air Canada. La veille, ses collègues et elle avaient appris la mise à pied prochaine de 63 des 150 agents du centre d’appel de Montréal. Avec le jeu des déplacements, Montréal devrait se retrouver avec une centaine d’agents cet automne, soit 50 de moins qu’actuellement. EN LARMES, J’INSISTE, la douce agente du centre d’appel m’a confié : «Hier, il y avait 300 personnes en attente sur la ligne téléphonique du centre de Montréal. Et ça, c’est avant les coupures. Certains agents mis à pied seront transférés dans les aéroports.  Hier, à Montréal, il y avait pendant certaines périodes UN agent au comptoir pour servir les passagers de QUATRE avions. Je n’ose pas penser à ce qui se passera après les mises à pied».

En écoutant son témoignage, j’ai encore une fois repensé à mes entrevues avec Henry Mintzberg, à l’une d’entre elles plus précisément, intitulée Les ravages de la macro-gestion. En voici encore une fois des extraits qui me semblent très pertinents pour le cas qui nous concerne.

Jacinthe Tremblay : Revenons aux entreprises. Comment se traduit la macro gestion?

Henry Mintzberg :  Certains PDG, par exemple, décrètent que les ventes devront augmenter de 10%, sans même savoir et comprendre ce qui se passe dans leurs magasins.Et quand les résultats boursiers sont inférieurs aux attentes des actionnaires, avez-vous entendu un seul PDG avouer qu’il n’a pas de stratégie, qu’il ne sait pas comment vendre?

Non. On vire des gens.

C’est l’équivalent de la saignée au Moyen-Âge. Peu importe la maladie, les médecins vidaient les gens de leur sang. Les macro gestionnaires utilisent les coupes de personnel pour toutes les maladies organisationnelles. C’est particulièrement flagrant dans les entreprises de télécommunications. Elles n’ont aucune idée originale pour se distinguer les unes des autres et elles serrent la vis.

Il est grand temps qu’on cesse ces saignées et qu’on demande, comme nos ancêtres: «Docteur, vous n’avez pas une autre solution?» Il existe d’autres traitements pour les entreprises aussi. Pensons à IKEA et à Costco. Ces entreprises ne pratiquent pas la saignée. Elles ont de bons produits. Elles ont des clients. Elles ont des stratégies intéressantes.

Jacinthe TremblaY : Mais la macro gestion n’est-elle pas inévitable dans les grandes entreprises?

Henry Mintzberg : La macro gestion est plus courante dans ces entreprises parce que c’est plus facile pour les PDG de cacher leur manque de connaissances et de compréhension de ce qui se passe derrière les autres niveaux. Il est de plus normal que le degré d’abstraction soit plus élevé lorsqu’on monte dans la hiérarchie. Mais quand on est PDG ou membre de la haute direction, il est essentiel d’aller voir, sur le terrain, et de rencontrer des clients, des ouvriers ou des employés en contact direct avec les citoyens.

Pour éviter les ravages de la macro gestion, il faut reconnaître aussi le rôle clé des personnes qui, dans les organisations, connaissent bien les activités et ont l’oreille de la haute direction. Elles peuvent «chuchoter à l’oreille des dieux» ce qu’elles voient, entendent, sentent et touchent sur le terrain. Konosuka Matsushita, le fondateur de Panasonic, disait «Ce qui me préoccupe, ce sont les grandes et les petites choses. Entre les deux, je délègue».

Il y en a d’autres qui pensent comme ça. En 1999, j’ai observé pendant une journée John Cleghorn, PDG de la Banque Royale, à l’occasion d’un de ses passages à Montréal. C’était avant que je devienne titulaire de la chaire qui porte son nom. Il a visité deux succursales et rencontré des investisseurs institutionnels et des directeurs régionaux. Son style était plutôt inhabituel pour un PDG d’entreprise de plus de 50 000 employés. Il était très préoccupé par le détail des opérations et il avait institué une règle voulant que tous les cadres de direction passent au moins 25% de leur temps avec les clients et les employés de première ligne. Ce jour-là, il a suggéré un changement d’affiche dans une succursale. Dans l’autre, il a salué par son prénom une caissière ayant plusieurs années de service.  Pendant ses rencontres, il a posé des questions mais il a également rappelé les objectifs de la banque et ses valeurs. Pour élaborer ses stratégies, il s’inspirait des initiatives locales pour les intégrer à une vision générale. Cette approche requiert une connaissance détaillée et nuancée de l’organisation.

Une telle connaissance ne fait pas de tout individu un stratège. La stratégie dépend aussi de la capacité à effectuer des synthèses créatives, de passer du conceptuel au concret et vice versa. Mais ce style de gestion m’apparaît comme un préalable pour développer une stratégie. Les macro gestionnaires n’ont pas cette capacité.

Jacinthe Tremblay : Est-il possible d’être mêlé à l’action sans faire de la micro gestion?

Henry Mintzberg : Il faut d’abord cesser de confondre la micro gestion avec l’engagement.

J’ai vu un bel exemple de cette différence lors d’une visite chez Fujitsu, au Japon, en compagnie de participants au programme International Master Program in Practicing Management. Cette formation réunit des cadres de grandes entreprises originaires de plusieurs pays. Un participant employé de Fujitsu était notre guide. En entrant sur son lieu de travail, nous avons constaté qu’il n’y avait aucun séparateur entre son bureau et ceux de sa vingtaine de collègues. Quelques gestionnaires de l’Ouest étaient étonnés. Notre hôte a désigné un homme debout conversant avec un travailleur. «C’est mon patron. Il occupe un de ces bureaux», a-t-il précisé. Une participante, cadre dans une grande banque canadienne, était estomaquée.

«Comment faites-vous pour travailler avec un patron qui regarde par-dessus votre épaule? Qui voit tout et entend tout?» a-t-elle demandé. «Quel est le problème? Il travaille avec nous», a répliqué notre hôte.

Il venait de démontrer qu’un manager peut être mêlé à l’action sans être intrusif.

***

Le 29 mai dernier, le journaliste Richard Dufour, de La Presse, révélait des détails de l’entente contractuelle entre le conseil d’administration d’Air Canada et son nouveau PDG, Colin Rovinescu, un avocat montréalais autrefois à la tête du cabinet Steikman Eliott. «Essentiellement, M. Rovinescu bénéficie d’un gain potentiel de un million de dollars à chaque fois que les actions d’Air Canada s’apprécient de 1$ de plus que le prix d’exercice», résumait Richard Dufour.

Je vous le donne en mille : en retrouvant cet article, j’ai immédiatement pensé à une autre de mes entrevues avec Mintzberg, Le recrutement des PDG.

Et en voici – encore – un extrait :

Jacinthe Tremblay : Plusieurs entreprises privées et publiques incluent des primes de départ dans les contrats de leurs PDG. Qu’en pensez-vous?

Henry Mintzberg :  À mon avis, les primes de départ négociées à l’avance par les dirigeants de grandes entreprises, tout comme la rémunération basée sur la valeur des actions, sont un fléau tout autant, sinon plus important, que les scandales boursiers des dernières années.

C’est de la corruption légalisée.

Il n’y aucune raison justifiant que celui qui est le mieux payé dans une organisation soit, en plus, le mieux protégé. Parce qu’il prend des risques ? Foutaise ! Tous les employés en prennent. Certains risquent même leur santé et leur vie. Pourquoi n’auraient-ils pas les mêmes protections?

***

Henry Mintzberg, je le précise, n’avait pas en tête un PDG en particulier. Au moment de l’entrevue, Me Rovinescu n’était pas le PDG d’Air Canada. C’est moi qui ose ce lien. Au risque de provoquer une grosse colère de la part de mon ancien interviewé… Mais je persiste et signe : Jacinthe Tremblay.

***

Voici une plogue pour me faire pardonner : Pour savourer la prose et l’humour de Minzberg, the Flyin Circus est un incontournable.


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Lune filante sur nuit blanche. Photographie, encore

En hiver, j’adore déambuler sur les berges du fleuve, dans le Vieux-Port. C’est un des meilleurs endroits à Montréal pour voir la Ville, sentir son histoire et prendre conscience qu’elle est une île.  En hiver, après le coucher du soleil,  le Vieux-Montréal prend des airs de la Vallée de la mort en été. Si les humains se font plus rares dans ce désert américain entre mai et octobre, c’est qu’il y règne une chaleur torride, tellement qu’on peut en crever.  Pour survivre, il faut être économe de ses mouvements et boire beaucoup, beaucoup d’eau.  En hiver, la nuit, les berges du fleuve, au pied du Vieux-Montréal, devient une Vallée de la mort inversée. Le froid et surtout l’humidité, décuplée par les vieilles pierres des édifices et les pavés transforment très souvent le Vieux-Montréal en environnement hostile. Des vents forts soufflent sur les rives du Saint-Laurent. Pour survivre, il faut bouger, emmitoufflé dans des vêtements conçus pour des climats nordiques.  Pour goûter les beautés du Vieux-Montréal, les nuits d’hiver, comme les merveilles de la Vallée de la mort, les jours d’été,  il faut un certain courage, un peu de folie même.

Dans la nuit du samedi 28 février au 1er mars, des milliers de Montréalais et quelques touristes, sans doute, ont bravé les éléments pour se rassembler dans le Vieux-Montréal et son Vieux-Port pour la dizième Nuit blanche du festival Montréal en lumière. Et comme les visiteurs de la Vallée de la mort réunis pour un lever de soleil à Zabriskie Point, des dizaines – des centaines? – d’entre eux avaient apporté une caméra numérique ou avaient placé leur téléphone portable en mode photo. «J’Y ÉTAIS», pourraient-ils prouver à leurs petits-enfants, un jour.

J’avais mon portable. Je n’ai pu résister à la tentation d’immortaliser une meute de photographes. Avec le résultat désastreux que voici.

Photographes photographiant la Nuit blanche 2009 à Montréal. Cliché raté sur portable de Jacinthe Tremblay

Photographes photographiant la Nuit blanche 2009 à Montréal. Cliché raté sur portable de Jacinthe Tremblay

Après avoir pris cette photo, j’ai fait comme à Zabriskie Point au lever du soleil, j’ai regardé avec attention ces festivaliers à la caméra. Et, comme à Zabriskie Point, j’ai remarqué qu’il y avait parmi eux un photographe. Professionnel s’entend. Après l’Ontarien Stephen Gilligan et le Britannique Geoffrey, de Kaaphotos, croisés dans la Vallée de la Mort à capter le lever du soleil à Zabriskie Point, Jacques Nadeau, photographe au Devoir,  au travail pour saisir l’esprit de cette Nuit blanche.

Comme je l’avais fait avec Stephen Gilligan le 19 janvier dans la Vallée de la mort, j’ai décidé de l’observer. En fait, je l’ai observé avec sa permission. Jacques, qui a été un collègue pendant mon passage au Devoir, travaille intensément quand il est au travail. Pas question de se laisser distraire par trop de questions. N’empêche, je lui ai demandé ce qu’il voulait photographier. Il m’a répondu qu’il ne le savait pas et qu’il circulerait dans le Vieux-Port jusqu’à ce qu’il trouve. Il a marché, actionné des dizaines de fois le déclencheur. Et puis il m’a dit : je l’ai, en précisant qu’il avait décidé que peu importe ce qu’il prendrait comme photo, il y aurait la lune. Parce qu’il faut une lune pour avoir une nuit blanche qu’il a ajouté.

Pour prendre la photo du lever de soleil à Zabriskie Point qu’il m’a fait parvenir, Stephen Gilligan est resté longtemps sans bouger sur son poste d’observation et a pris des dizaines. Pour prendre la photo qui fait la Une du Devoir ce matin, Jacques Nadeau a marché longtemps et pris des dizaines de photos.  Et il a su et décidé, sans hésiter, laquelle était la bonne.

Comment? Je ne sais pas. Mais je crois qu’il y a une parenté entre les journalistes au clavier et les journalistes à la caméra. Avec le temps, qui enrichit l’expérience du métier, on peut en arriver – pour peu que l’on sache écouter ou regarder – à se laisser porter par un certain hasard. Pour faire une entrevue, par exemple, on peut décider de la mener à partir d’une seule question. Ce qu’on apprend ensuite dépend de notre écoute.  Le reste coule de source. Il peut arriver de devoir attendre de longues minutes de mots vides de sens avant d’entendre et de noter ce qu’on sait, sur le champ, que l’on citera dans le papier.

Parfois, en relisant ses notes et en revivant la rencontre dans sa mémoire, on change d’idée. On trouve mieux. C’est sans doute ce qui s’est passé pour Jacques Nadeau quand il a regardé ses photos de la Nuit Blanche dans le Vieux-Port. Celle qu’il m’avait montrée comme étant la bonne n’est pas celle qui fait la Une du Devoir.

Nuit blanche 2009. Montréal. Photo : Jacques Nadeau

Aujourd’hui et pour les prochains jours, je délaisse ce carnet et même ma ronde de bacs verts de demain pour écrire le portrait de l’acteur québécois Miro, qui personnifie le chef des méchants dans le spectacle Kà, du Cirque du Soleil, créé par le metteur en scène Robert Lepage. Je l’ai rencontré pendant une heure lors de mon séjour dans la Vallée de la mort, en janvier. Pendant l’entrevue, Miro m’a dit : «Le Cirque du Soleil est arrivé dans ma vie comme une erreur de parcours. Je n’avais jamais pensé, ni rêvé de ça, surtout pas à Las Vegas». J’ai immédiatement mis une petite étoile près de ces mots dans mon carnet. Il y avait là une citation.

Hier, j’ai revu mes notes, lu sur Miro, relu un texte écrit par Miro il y a 13 ans dans le Journal de l’École nationale de théâtre. Je ne sais plus si cette citation se retrouvera dans mon article. Plus le texte est court, plus il faut sacrifier des citations qui bien qu’accrocheuses, s’écartent de l’essentiel. J’ai 1000 mots pour faire le portrait de Miro. Je saurai en l’écrivant si j’y inclus sa réaction spontanée – qui semble invraisemblable – lorsqu’on est invité sans l’avoir demandé à incarner un des personnages les plus marquants d’un spectacle de Robert Lepage pour le Cirque du Soleil. À suivre.