En route vers le Moulin à paroles, sur le ROCK des Plaines d’Abraham

Je suis de retour sur terre. C’est ainsi que les gens souvent parlent de leur retour à la maison, après un voyage. Pas moi. J’étais sur la Terre. D’autant plus que j’étais sur le Rocher. The ROCK. Des roches à perte de vue. En fait, j’étais et je suis toujours sur la Terre. Profondément consciente du sol sur lequel je marche. Aujourd’hui sur les trottoirs bétonnés du Vieux-Rosemont. Et demain – pour vrai, demain – sur les Plaines d’Abraham. En foulant des pneus de mon auto le bitume de la 20, entre Montréal et Québec et puis, en empruntant le boulevard Champlain, au bord des grandes eaux du Saint-Laurent et des autres…

Quai des flots. Photo : CCNQ Jonathan Robert (tous droits réservés mais disponible sur Flicker...)

Quai des flots. Photo : CCNQ Jonathan Robert (tous droits réservés mais disponible sur Flicker...)

Je n’ai pas vraiment quitté Terre-Neuve, même si j’ai retrouvé avec  bonheur le confort de mon foyer, à Montréal. Et je ne quitterai pas vraiment Rosemont  en allant à Québec pour écouter et pour voir le Moulin à Paroles. Pour écouter, je l’espère, des textes qui permettront de comprendre  d’où nous venons et ce que nous sommes devenus – dans ce cas ci les Québécois -,  avant et après le Manifeste du FLQ. Les quelques minutes annoncées de lecture de ce texte ont, depuis deux semaines, occupé tellement d’espace médiatique, à l’écrit et à l’électronique, que le risque est grand que le sens – et les travers –  de cet événement se perdent dans les Une et les manchettes qui suivront.

On verra si nous vaincrons. Nous? Ceux et celles, d’où qu’ils ou elles soient et vivent – qui cherchent une Terre meilleure, et qui la cherchent  au-delà des chapelles, des idéologies, des fédéralismes et des nationalismes. Cette Terre, c’est, au fond, ma seule destination. À Terre-Neuve, dans la Vallée de la Mort, à Montréal, à Québec et certainement bientôt ailleurs. Ou ici? Nous sommes toujours ici. Et demain, ici, pour moi, ce sera Québec. Je raconterai.

ps. je reviendrai à Terre-Neuve bientôt. Je prépare un festival en différé. « Fiddle, Fiddler, Fidler» et autres F tels Fog, Folk  et Femme. Avant de mettre le cap sur Montréal et ailleurs sur Terre.

Death Valley, Labrador City, deux déserts pour un oiseau

Jacques-Cartier, en 1534, a décrit le Labrador comme la Terre donnée par Dieu à Caïn. Je suis depuis trois jours dans cet univers nordique, peuplé d’épinettes rachitiques, de lacs et de montagnes. Des ours noirs, des caribous, des renards, des lièvres et des orignaux s’y baladent en grand nombre. Je n’en ai vu aucun. Juste un chien triomphant se prenant pour un loup à l’arrière d’un énorme camion.

De la fenêtre de ma chambre du Two Seasons, j’aperçois des bâtiments industriels, d’énormes pylônes électriques, des grues, des pneus gigantesques et… un Mc Donald. Je suis à Labrador City, cette ville qui, comme l’écrivait Michel Rivard dans sa chanson Shefferville, le dernier train, a été «inventée par grosse compagnie, en plein froid, en plein bois et en plein paradis» pour exploiter – dans tous les sens du terme – un des plus importants gisements de fer de la planète, dans les années 1960.

50 ans plus tard, quelque 8 000 personnes y vivent, tous, directement ou indirectement, dépendant pour leur gagne-pain des activités de la minière jadis appelé Iron Ore Company et propriété américaine, achetée il y a quelques années par la britannique Rio Tinto. Ce transfert de patrons n’a pas changé le bruit ambiant de la ville : un ronron incessant de la transformation de roches  en fine poudre argentée qui file ensuite en direction  Sud en train.

«Au Labrador, nous vivons en blanc, en noir et en gris. Pour expliquer les couleurs éclatantes qui vibrent en moi, je dois les peindre dans mes tableaux», m’a expliqué quelques heures après mon arrivée Marie-Josée Bois, une Montréalaise de naissance établie ici depuis bientôt 30 ans.  L’isolement bien réel de ces hommes et de ces femmes du reste de la planète, ils en ont fait leur ami, leur allié. Ils s’abreuvent du silence des lieux, interrompus, sitôt sorti des zones industrielles et résidentielles, uniquement par les bruits du vent et des animaux.

Dès qu’on quitte ses zones urbanisées, le Labrador a des airs de Vallée de la mort. Ici aussi, les couleurs viennent des rochers et du ciel. «En une courte marche dans un sentier, on peut ramasser des pierres qui font toutes les couleurs de l’arc-en-ciel», m’a dit un autre artiste rencontré ici, Hugo Obernia. La nuit, le ciel s’enflamme souvent de rose, de vert et de bleu. Nous sommes au pays des aurores boréales. De ces merveilles comme de la faune sauvage, je n’ai rien vu encore. Et, comme dans la Vallée de la mort, des pilotes d’avions chasseurs F-18 sont venus y tester leurs engins guerriers. Loin des regards et des oreilles des Blancs, toutefois. Mais juste au dessus des têtes des Innus. L’affront était trop grand : les chasseurs ont été chassés. Et peut-être sont-ils parmi les jets qui s’amusent à terrifier les touristes de Death Valley!

Mais c’est la découverte d’une bien curieuse parenté entre ces déserts deux déserts, l’un de neige et l’autre de sable, c’est un oiseau.  Le corbeau règne ici en maître, tout comme il occupe les cieux de la Vallée de la mort. Ils sont tellement gros, ici comme là-bas, qu’on dirait des poules.

Le corbeau, maître des déserts de neige et de sable

Le corbeau, maître des déserts de neige et de sable

Oiseaux de malheur les grands oiseaux noirs? Juste dans les légendes urbaines. Les corbeaux survivent et prolifèrent dans les zones les plus arides et inhospitalières. Les plus inspirantes aussi, pour qui cherche le silence et la sérénité des horizons infinis. J’adore ces lieux.

Il ne faut pas avoir peur des corbeaux, bien au contraire. «Des des légendes autochtones racontent que le corbeau a créé la lumière, le feu et l’eau. Le corbeau symbolise l’intelligence. C’est un animal sacré pour plusieurs cultures. C’est le gardien de la magie , des connaissances ésotériques , du savoir millénaire. Il nous apprend à vaincre nos peurs de l’inconnu aussi bien que les craintes que nous imaginons dans le fond de notre conscience. C’est le guide qui nous transporte directement au monde des esprits pour atteindre rapidement la conscience.», peut-on lire dans les pages consacrées au chamanisme amérindien du site Internet chemainsdelumière.com. tm.

Je ne suis pas prête à attribuer toutes ces vertus aux corbeaux mais je nous reconnais des goûts semblables en matière de paysages.

Labrador City, 3 mai 2009.

Rien n’arrête Cap sur 25 000, même pas Death Valley : 90 milles de plus cette semaine!

Magie? Non. Force de la complicité d’amis , de copains et de connaissances. Ma banque Tropicana frôle maintenant les 9 000 milles. Près de 1 000 milles se sont donc ajoutés depuis le 31 décembre 2008 – jour du lancement de ce carnet. En comparaison, il m’avait fallu plus de six mois, en 2007, pour en amasser autant.  

Depuis mon départ vers le désert,  j’ai reçu, dans mes courriels, des NIP de milles Aéroplan en provenance de collaborateurs spéciaux nés, comme moi, à Sayabec, dans la Vallée de la Matapédia. Yvon, qui vit maintenant à Montréal, en est à son deuxième envoi. Jacqueline, elle,  habite toujours le village et l’anime de multiples manières depuis toujours. Elle est entre autres l’un des piliers de son  journal communautaire, l’Écho sayabécois.  Jacqueline, donc,  a non seulement fait l’inventaire de son garde-manger et de son frigo pour enrichir ma banque de milles mais elle a aussi poussé son soutien à ce projet jusqu’à inviter Nicole, une amie commune de longue date,  à visiter ce site et à me faire parvenir des NIP!

Sur le front montréalais, la communauté a grandi également. Un nouveau collaborateur – dont je tairai le nom pour des raisons évidentes – m’a téléphoné sur son cellulaire alors qu’il faisait ses courses dans un marché d’alimentation dont je tairai aussi le nom. En direct, devant le rayon de jus Tropicana, il m’a refilé quelques NIP. Deux jours plus tôt, il m’avait invité à une activité animée par Lise Cardinal, la championne du réseautage au Québec avec qui j’avais réalisé plusieurs entrevues pendant mes années de collaboration spéciale à La Presse pour la chronique carrière. Je devais parler de mes passions : mon nouveau collaborateur m’a incitée à raconter mes rondes de bacs verts.  Les participants à ce sympathique événement ont semblé apprécier le récit de mes aventures. Après des  exposés sur le droit international et la crise financière  d’autres invités, je leur ai procuré un moment de détente…   

Je les ai bien sûr invité à devenir membre de la communauté Cap sur 25 000 milles mais j’espérais peu de ce message publicitaire. J’avais tort, comme en témoignage ce chouette mot en provenance de Mme Cardinal, il y a quelques jours. «J’obtiens habituellement ma vitamine C en mangeant des oranges – navel free svp – mais tu m’as tellement fait rire avec ta collecte de points que cette semaine, j’ai acheté du jus Tropicana. Voici le code requis».

Je ne soupçonnais pas qu’en plus de contribuer à  développer un nouveau regard sur des contenants de jus, Cap sur 25 000 pouvait en plus modifier des habitudes alimentaires, du moins le temps d’une collaboration spéciale.

Avant de reprendre mes activités désertiques, je  vous laisse sur un extrait d’une chanson apprise pendant mes années de club  4-H  (pour honneur, honnête,  habileté, humanité):

La meilleure façon de marcher, qui doit être la nôtre, c’est de mettre un pied devant l’autre, et de recommencer.  

C’est pour ça que je me dis que 10 milles à la fois, on va y arriver.

– Billet écrit dans une chambre du Bouder Dam Hotel, Nevada, le 22 janvier 2009. Même s’il n’a que 75 ans, ce lieu est reconnu comme un édifice historique car il a accueilli les bâtisseurs de Hoover Dam,  un des chantiers majeurs lancés à l’époque de la grande Dépression pour relancer l’économie américaine.  Une histoire intéressante à se remettre en tête pour quiconque suit l’actualité politique et économique des États-Unis ces jours-ci… Le Musée d’Hoover Dam est situé dans cet hôtel et sa visite est incluse dans le prix de la nuitée. Je vais aller y faire un tour. Ce sera ma deuxième visite, la première remontant à février 2007. Je ne soupçonnais pas alors que ce petit écho musée pouvait apporter un éclairage intéressante sur l’avenir.  Cette fois, je prendrai des notes.

Monument historique à Darwin, Californie

L'obélisque de The MADAM de Darwin, Californie. 20 janvier 2009.

L'obélisque de The MADAM de Darwin, Californie. 20 janvier 2009.

En ce BO Day, je suppose que la terre entière a vu à saciété l’obélisque de Georges Washington, à Wahsinton, le lieu même d’un moment Historique. Désolée de ne pas inclure ici une image de ce monument historique. L’accès internet du Panamint Springs Resort – et les lois de protection des droits d’auteur et du droit à l’image – ne me permettant pas de les montrer ici.

Ceci étant écrit, je m’autorise à vous montrer un monument historique croqué à Darwin en ce jour historique.

L’obélisque du cimetière de Darwin, un village minier de la ruée vers l’or, a été érigé par un amoureux – Bill Jackson, qui repose d’ailleurs en paix, on l’espère pour lui, à ses pieds – de The Madam Nancy Williams. Dans le langage de l’Ouest, une madame est une tenancìère de bordel.

Nancy Williams, si je comprends bien, est née le 13 septembre 1877 et est morte à l’âge de 45 ans, à Darwin.

The Madam  occupe la place la plus en vue du cimetière de Darwin,  un petit village presque fantôme où vivent en 2009 un peu plus de 50 hommes seuls et une postière et ses deux chiens.  Un cimetière qui nous en apprend beaucoup sur l’Histoire des États-Unis et qui nous permet d’espérer qu’Obama gagnera son pari.  Pourquoi ? À suivre sous peu, quand le lien internet sera plus rapide.

Soleil levant à Zabriskie Point, Martin Luther King Day 2009

J’ai vécu le lever du soleil  à Zabriskie Point hier, le 19 janvier 2009, la veille des célébrations de l’arrivée de Barak Obama à la Maison-Blanche. Quand j’ai fermé la télé avant de me diriger à ce rendez-vous, CNN délifait des entrevues de personnalités afro-américaines rappellant l’importance de Martin Luther King – le 19 janvier est sa journée.

Quand je suis arrivée au look-out de Zabriskie Point, j’ai vite constaté que le MLK Day était surtout, pour la trentaine de personnes venues assister au lever du soleil, un jour de congé férié et, une occasion d’utiliser leur caméra numérique. TOUS, sauf moi, regardaient le paysage à travers un objectif.  Certains étaient ouvertement impatients que l’astre du jour tarde à se montrer.  Vite, qu’on en finisse : il me faut rapporter le moment rose des montagnes d’en face. Après cet instant d’ailleurs, l’observatoire s’est pratiquement vidé, laissant aux rares mordus les meilleures places pour l’heure restant des jeux d’ombres et de lumières.  Un lever de soleil à Zabriskie Point, en version intégrale, dure plus de deux heures.

Parmi les irréductibles admirateurs de la totale, il ne restait plus, à la fin, que deux hommes et moi.  Moi, avec mes seuls yeux comme lentilles. Eux,  avec des caméras professionnelles.  Le premier, une Canon Mark II, l’appareil récemment acquis par ma fille Luce et dont les capacités transforment déjà son carnet WEB, La liste d’épicerie.  Il m’intriguait depuis mon arrivée parce que son appareil était dirigé ailleurs que tout le monde, moi y compris dans lesl photos publiées dans mon billet précédent.   Le second  a encore plus suscité ma curiosité. En plus de braquer sa caméra dans la même direction que le premier, l’homme dans la cinquantaine utilisait une Hasselblad argentique.

Hasselblad argentique

Hasselblad argentique

Il était donc, à l’évidence, un pro ou sinon un amateur extrême.

N’écoutant que ma curiosité, j’ai amorcé une conversation.

– Vous êtes photographe?

– Non. Vous êtes Française?

– Non. Je suis Québécoise. Si vous n’êtes pas photographe, vous êtes quand même équipé comme un pro…

– J’enseigne la photographie dans un collège spécialisé en Ontario et je suis venue ici faire quelques expériences. Il y a une longue et passionnante histoire des relations entre la photographie et Zabriskie Point.

– Pouvez-vous m’en parler un peu?

En me prévenant qu’il n’était pas un spécialiste – ce que j’ai pris avec un grain de sel puisqu’il venait de me dire qu’il n’était pas  un photographe (il a précisé commercial par la suite),  il m’a parlé d’Edward Weston ,  présenté par ses héritiers comme le photographe américain le plus influent du 20e siècle.  Il est célèbre, notamment, pour ses nus, si j’en juge les prix demandés pour des imprimés par ses descendants. (plus de 10 000.$).  Dans les années 1930,  Weston a photographié plusieurs sites de l’Ouest américain grâce à une bourse Guggenheim. Il a photographié Death Valley en 1938 et en a tiré une de ses  images les plus connus de Zabriskie Point.

Point Lobos. Zabriskie Point. Edward Weston. 1938

Point Lobos. Zabriskie Point. Edward Weston. 1938

En ce 19 janvier 2009, jour de Martin Luther King, c’est cette image que les deux photographes rencontrés au sommet de Zabriskie Point et qui y étaient venus ensemble  cherchaient à reproduire. Le premier avec sa Canon Mark II et l’autre avec sa Hasselblad argentique.

L’homme à la Hasselblad m’a dit son nom. Si je le retrouve dans Internet, je vous le présenterai. Depuis cette rencontre,  je vois d’un autre oeil des touristes à la caméra. Il y a peut-être un futur Edward Weston qui sommeille en eux. Ou encore un William Henry Jackson. Celui-là est responsable des premières photos de l’Ouest américain, en  1871. C’est en voyant ses images que le Congrès américain a décidé de créer, en 1872, le premier parc national des Éatats-Unis, le fameux Yellowstone de Yogi l’ours.

PS. sur l’heure du lever de soleil. It depends of what you want to see, m’a expliqué très judicieusement Roy, le gardien du camping du Panamint Springs Resort. Le soleil n’est pas une ampoule qu’on met à on ou à off  à  une heure précise, a-t-il ajouté.

J’ai retrouvé hier avec plaisir ce sage homme du désert. Dans une heure, nous partons ensemble vers le village fantôme de Darwin où vivent environ 50 personnes. Nous allons rencontrer la postière, une source intarrissable d’anecdotes, selon Roy. Je verrai alors si la Vallée de Panamint vibre au party Obama. Roy, lui, n’est pas très axcité par ce moment historique. Il attend de voir ce que ça va donner.

Écrit depuis une table ronde installée en  face de ma chambre du Panamint Springs Resort. Clichés à venir de cet univers, de Roy et des traces d’Obama dans le désert.

Conte urbain 2008 – Tours du monde autour d’un quadrilatère

Préambule sous forme de rappel…

Depuis le début d’avril, je ramasse patiemment, régulièrement, systématiquement et de plus en plus passionnément, les milles Aéroplan dans les bacs de recyclage d’un minuscule quadrilatère d’un tout petit quartier de Montréal, le Vieux-Rosemont.  Sur trois trottoirs, du nord au sud, et autant d’est en ouest, une fois par semaine – le mardi – j’ai ajouté à ma banque de rêve vers ailleurs 1 500 milles Aéroplan laissés à la rue par des buveurs de jus Tropicana et des mangeurs de barres tendre et de gruau Quaker. (…) La promotion Tropicana se termine le 31 décembre. Mon aventure de chercheuse de milles dans les bacs verts tire à sa fin.
Extrait du conte urbain 2007. Coming out, « Je fais les bacs verts ». (l’intégrale est disponible dans la catégorie contes urbains).

À mon plus grand ravissement, la promotion Tropicana s’est poursuivie en 2008.

***

Coming out, la suite

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Le 12 décembre 2008, après l’entrée d’un code de barres tendres  dans ma page personnelle du site Internet http://www.stationdejeuner.ca, j’ai éprouvé un intense sentiment d’accomplissement. Depuis avril 2007, j’avais réussi à accumuler 8000 milles Aéroplan grâce à mes fouilles dans les bacs verts du Vieux-Rosemont. Enfin presque. Car j’ai aussi récolté, à la faveur de mes visites au parc canin d’Outremont, quelques dizaines de milles dans des bacs verts de cet arrondissement, où, selon mes observations, les acheteurs de jus de marque surpassent en concentration ceux du Vieux-Rosemont. J’ai surtout pu compter sur la complicité du clan de Tan, mon dépanneur de bière et de philosophie, pour allonger les résultats de ma quête.

«Qu’est-ce que tu peux obtenir avec ça ? », m’avait demandé Tan en juillet dernier.

– Même pas un toaster, mais beaucoup de plaisir. Et aussi des ajouts à ma vraie banque de milles qui grossit à chaque achat payé avec ma carte de crédit.

Tan a ri. Il a des rires délicieux. Mais je voyais bien qu’il ne comprenait toujours pas. C’est quand je lui ai expliqué que ces fameux milles m’avaient permis de voyager au Costa Rica, au Nevada, à Terre-Neuve et à Chicago qu’il a décidé d’enrichir ma banque. Depuis, j’ai fait le court trajet entre son petit commerce au coin de ma rue et ma maison avec cinq sacs verts débordant de contenants de jus Tropicana sans pulpe.

«Où vas-tu aller avec tes 8000 milles», m’a-t-il demandé la semaine dernière.

Nulle part Tan. Nulle part. Il faut au moins 15 000 milles pour aller à Québec en avion. Mais ce n’est pas grave. J’ai fait tellement de tours du monde en ramassant ces 8000 milles.

Tan en pose et en pause

Tan en pose et en pause

Tan a souri. Tan a des sourires délicieux.

***

Au fil de mes mois de rondes matinales les jours de  collectes sélectives, j’ai guéri avec succès mon Syndrome de l’imposteur. Je suis maintenant membre à part entière de la confrérie des glaneurs et des glaneuses du Vieux-Rosemont.

Roger, le détenteur incontesté du  monopole de la récupération des bouteilles de bière en verre, me salue avec respect. J’ai appris son véritable nom depuis l’an dernier mais j’ai décidé de l’oublier. Roger lui va très bien. Marcel (?) est un autre régulier dont je ne suis pas parvenue, malgré des efforts soutenus, à identifier le créneau, me jette des regards furtifs sans cependant craindre ma concurrence. Les autres piliers circulent à vélo. Je les fuis avec prudence, de peur que mon chien les confonde avec les livreurs de circulaires et les facteurs, contre lesquels il affiche une haine ouverte en grondant.

Depuis quelques mois, un nouveau visage s’est parfois ajouté à cette faune pionnière. Martin? Mathieu? Stéphane? J’hésite à le baptiser mais ces prénoms pourraient convenir. Il habite sur le Plateau, se déplace à vélo et il cherche des petits objets décoratifs de bon goût. Il fait partie de la légion grandissante des ex-salariés qui se présentent maintenant comme des travailleurs autonomes. Un statut qui a l’immense avantage de donner de la dignité à de vaines recherches d’emploi et de justifier la fouille des bacs verts par un vague projet de recherche en  anthropologie urbaine. Comment pourrais-je lui reprocher sa parade?

Martin, Mathieu, Stéphane (qu’importe) et moi avons fait connaissance dans une mine d’or de la rue Lafond, entre Masson et Laurier. Il a mis dans son sac à dos des tasses en parfait état, une lampe de chevet et quelques ustensiles de cuisine en inox. J’ai demandé et obtenu son autorisation – c’est la loi chez les récupérateurs de la rue : le magot était le sien puisqu’il était arrivé le premier – pour remplir mon sac de plusieurs ouvrages de Marx et d’Engels, des Dossiers de Québec-Presse et des numéros 8 et 14 des Cahiers du socialisme et de Pour Montréal, de Jean Doré.

Qui étaient les propriétaires du condo d’en face qui, à la faveur d’un déménagement, avaient décidé de jeter à la rue les débuts de leur âge adulte et un certain passé de  gauche, en lectures sinon en actions?  J’ai préféré m’abstenir d’enquêter et j’ai placé mes trouvailles dans ma bibliothèque, en me disant qu’en ces jours sombres pour notre «système», pour notre Ville et pour l’indépendance journalistique, il pourrait être intéressant de les relire… Moins pour reprendre le suivi servile des Cinq grands que pour s’inspirer d’une époque au cours de laquelle il y avait des idées et de tentatives collectives de changer le monde.

Car notre monde en a bien besoin.

***

Après quelques mois de rondes de quadrilatères, j’ai cessé de faire le décompte des énormes téléviseurs de modèles relativement récents laissés en pâture sur les trottoirs. Il fallait plus mince, plus grand, plus techno. Et au diable la dépense effectuée avec des cartes de crédits de grandes chaînes et leurs taux d’intérêt usuriers!

J’ai vu des dizaines de divans sans aucune fibre éraflée par des chats, aux coussins fermes sur lesquels aucun enfant n’a jamais sauté. J’ai regretté très souvent ne pas posséder une fourgonnette. J’aurais remplacé quelques pièces de rangement de vêtements dont, un jour, par un ensemble complet de mobilier de chambre en bois de style scandinave des années 1960. Les bibliothèques? Bien sûr, énormément de mélamine blanche mais aussi, de magnifiques exemplaires en bois auxquels un petit coup de vernis aurait redonné leur classe d’origine.

À pied, et à la maigre force de mes bras, j’ai cependant recueilli une cinquantaine de paquets de papier photographique 8 par 10 dans leur emballage d’origine. En prime, leur donneur acheteur avait laissé deux imprimantes, sans doute remplacées pour cause d’encre épuisée. C’est tellement moins cher d’en acheter des neuves.

La trousseau de ma fille s’est par ailleurs enrichi d’un ensemble d’assiettes, de bols à céréales et de tasses blanches au design assez intéressant. Ses boîtes d’avoirs pour l’avenir contiennent aussi des casseroles de céramique blanche dotées de couvercles transparents.

J’ai refilé à une amie une jolie lampe torchère momentanément inutilisable parce que le métal d’une ampoule y était restée coincée. J’ai remplacé trois chaises de parterre en plastique par autant de sièges identiques en bois trouvées en cinq semaines dans des ruelles différentes, à quelques pas de marche de chez moi. Légèreté oblige, j’ai abandonné à d’autres glaneurs plusieurs grands pots de terre cuite mais j’ai ramassé avec bonheur plusieurs petits jolis cache-pots pour mes plantes.

Plus les nouvelles de crack boursier et de crise du crédit se faisaient bruyantes, plus je me disais que mes récoltes seraient minces. Erreur. Je crois même pouvoir prédire sans me tromper que les derniers jours de 2008 et les débuts de 2009 seront fertiles en richesses jetées à la rue. Dehors, au froid et à la merci des intempéries, je parie que j’apercevrai de vieilles consoles de jeu, des ordinateurs portables jugés trop lourds, d’autres téléviseurs et des montagnes de jouets et de vêtements pour enfants offerts aux passants parce qu’il n’y en aura pas d’autre, après la venue d’un Divin Enfant.

***

Avec la multiplication des milles de mes achats systématiques chez Esso et Uniprix (partenaires Aéroplan, est-ce nécessaire de le préciser?), de mes paiements de presque tout avec ma carte de crédit à un mille boni pour un dollar ainsi que de mes entrées régulières de  Tropicana, j’en suis maintenant à me demander comment je vais utiliser les quelque 65 000 milles de ma banque centrale Aéroplan.

«Où vas-tu aller avec tes 65 000 milles», m’a demandé Tan la semaine dernière.

– Probablement dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie. Ce serait même chouette d’y être le 20 janvier, quand Barak Obama deviendra officiellement le président des Etats-Unis d’Amérique.

– Pourquoi le désert?

death-valleyblogue

Parce que c’est magnifique de voir les couleurs changer avec les mouvements de la terre qui semblent faire bouger le soleil et la lune. Parce qu’il n’y a rien à acheter, rien à vendre. Et aussi pour le silence, Tan. Enfin presque.

Parce que dans l’oasis de la Vallée de Panamint, une zone de la Vallée de la mort où j’ai trouvé mon repère, il passe parfois des F-15 et des F-16. La Vallée de Panamint, Tan, est ce qui ressemble le plus à l’Afghanistan. Le gardien du camping du Panamint Spring Resort, où je veux retourner en 2009, s’est un jour fait réveiller par le bruit terrible d’un de ces engins.  Il a cru que c’était la fin du monde. Le pilote, qui avait vu son air horrifié tellement il était près, a fait demi-tour et est revenu le saluer en faisant osciller les ailes de son avion.

– Tu n’as pas peur d’aller là-bas?

– Non, je me sens en sécurité dans la Vallée de la mort. Mais j’aurai très peur de ce qui pourrait arriver dans le monde, le 20 janvier 2009. Au Panamint Spring Resort, je passerai cette journée en paix. Il n’y a ni téléviseur, ni radio, ni téléphone. Seulement un lien Internet haute vitesse grâce au satellite situé juste au-dessus de l’oasis. Où serait-ce plutôt à quelques milles de là, pour alimenter la base militaire d’où décollent les F-15 et les F-16? Si je les entends le 20 janvier, en pleine clarté, alors là, Tan, je vais avoir très peur.

Jacinthe Tremblay

Montréal, le 17 décembre 2008.