Les parcs à chiens, une histoire d’humains – ou quand je publie sur un autre site…

Il fallait bien le rentabiliser ce chien urbain! Et aussi partager avec un plus grand nombre les raisons qui me conduisent deux fois par jour, depuis des années, dans ces lieux méconnus des non propriétaires d’un meilleur ami à quatre pattes que sont les enclos canins.

Alors, j’ai commis un photoreportage sur les parcs canins pour le site Internet du magazine québécois l’Actualité.

Ça commence comme ça :

Le Québec compte une centaine de parcs canins, principalement à Montréal et dans ses environs. Mais on en réclame maintenant jusqu’à Baie-Comeau ! Incursion dans ces véritables observatoires des us et coutumes… du genre humain.

Saku, à l'avant, l'un des héros du reportage Parcs à chiens, histoires d'humains. Photo : Jacinthe Tremblay

Pour en savoir plus, consultez (et commentez) à cette adresse

Des nouvelles du chien urbain – Saturday Night Fever

Saku a-t-il besoin de vacances à la campagne? Ou serait-ce sa maîtresse? Quoiqu’il en soit, le diable d’animal a trouvé récemment une nouvelle activité pour mettre de l’action dans sa cour arrière. Et se mériter une récompense non méritée.

Voici son petit manège.

Scène 1 - Saku gémit mais ne bouge pas.

Snène 2 - Saku consent à bouger à la perspective de manger du fromage.

Scène 3 - Saku avance au rythme de l'éloignement du fromage.

Lors de cette première du «truc», l’aventure s’est terminée ainsi.

Scène 4 - Saku a eu droit à une douche (presque) froide.

Il n’a pas tellement apprécié la conclusion de son aventure. N’empêche : il a fait une récidive, une semaine plus tard, jour pour jour. Un samedi. Comme s’il avait trouvé une version canine de Saturday Night Fever.

Le manège a débuté exactement de la même manière. Gémissement, puis, pour activer l’action de sa maîtresse, sortie partielle du dessous du cabanon avec le regard implorant d’un Hush Puppy.

Saku fait une récidive.

Idée d’accélérer la sortie, sa maîtresse a déposé 1- du foie séché. Sans succès. 2- Du OKA – un fromage, Sans succès. À ce stade, il est ressorti juste assez pour attraper la bouffe mais a regagné son trou derechef. 3- des morceaux de bologne au poulet. Dans ce cas, il n’a même pas bougé.

Et c’est alors que sa maîtresse a réalisé qu’il restait encore un peu du fromage non affiné à pâte ferme avec graines de nigelle utilisé une semaine plus tôt. Et bingo! Il a consenti à avancer pour le manger jusqu’à – enfin – sortir de son trou.

Avait-il provoqué l’incident pour avoir droit à ce délice? Je le crains. Car en regagnant sa liberté de mouvement, il a deviné la suite de l’affaire – la douche (presque) froide et il est allé se réfugier sous un lit.

Qui a dit que les chiens sont incapables de stratégie et n’ont pas de mémoire?

***

PS. Ceci n’est pas un conte urbain. C’est le récit rigoureusement exact du plus récent coup pendable de Saku, le chien urbain.

Ronde de bac – 30 mars 2010 – Mona Lisa en prime

Petite récolte de milles aériens ce matin dans ma ronde de bacs verts dans le Vieux-Rosemont, à Montréal. 105. Mais qui ont néanmoins permis que le compte optezpourplus créé avec «complice» pour poursuivre l’aventure franchisse le cap des 5 000 milles. Ces trouvailles de rue sont désormais destinés à allonger la banque de milles aériens de Médecins sans frontières. Un geste que tous les détenteurs de ces primes peuvent faire d’un clic selon des modalités expliquées dans le billet de ce carnet «Donner Aéroplan».

Pendant cette ronde, j’ai été incapable de laisser sur le trottoir un «oeuvre» sans doute réalisée avec amour il y a plusieurs années. Je n’ai pu résister à la tentation de l’apporter chez moi.

Bain de culture pour Saku, le chien urbain.

Saku semble approuver ma décision. Il s’intéresse à la «chose». J’en suis ravie. Il était temps que les rondes de bacs contribuent à élargir sa culture.

Ronde de bac : Saku pris au piège

Et oui, elles continuent nos rondes de bacs verts à la recherche de milles aériens. Cette fois, au bénéfice de Médecins sans forntières. Petites récoltes malheureusement depuis quelques semaines. Seulement 45 milles ce matin. Mais quel rigolade m’a offert Saku au retour de notre petite marche matinale.

Il y avait, dans ce maigre mutin, un emballage de barres tendres dans lequel, si j’ai bien compris la suite, il restait quelques grenailles d’avoine ou de raisin. Saku, ayant flairé le festin possible, a attendu que je sois bien installée à mon ordinateur pour aller y voir de plus près. Résultat? Il s’est littéralement mis la tête dans le sac et s’y est retrouvé ligoté, littéralement. Comme toujours dans ces cas, Saku implore mon aide. Il sait qu’en ces matières, les humaines sont clairement plus forts que les chiens.

J’ai opté pour couper la gance de mon sac de ronde de bac, non sans avoir, au préalable, immortalisé le regard de pitou piteux de mon fidèle chien urbain pris au piège de sa gourmandise.

Salu, le chien urbain, pris au piège de sa gourmandise. Photo : Jacinthe Tremblay

À Bruno. Renard soleil levant à Fogo Island

À Brun0*

Autoportrait soleil levant et Penton-le-renard. Joe Batt's Arm, Fogo Island, Terre-Neuve. Janvier 2010. Photo : Jacinthe Tremblay

Quel temps fait-il à Terre-Neuve? Cette  question est revenue sans cesse dans mes échanges de courriel ou téléphoniques avec des proches de Montréal ou d’ailleurs pendant mon récent séjour dans ma Neuve Terre.  «C’est l’été!», a rigolé  le matin de mon départ de Fogo Island, le 7 janvier 2010, un parmi les milliers de Penton de  Joe Batt’s Arm, sur l’île de Fogo. Il exagérait bien évidemment côté météo, tout comme je gonfle indûment le nombre de Penton de Joe Batt’s, une communauté qui compte quelques centaines d’âmes, au plus. N’empêche, le temps qu’il faisait là, ici, comme ailleurs, était, je dirais, curieux.  Pas de neige en janvier, c’était du jamais vu pour les vieux de la place. Quant aux Penton, ils sont très nombreux à Joe Batt’s Arm. Et, ce qui est le plus étonnant, ils ne sont pas tous frères et soeurs, ni même cousins et cousines.

Quand j’ai conversé avec le Penton qui constatait, ce matin là, que l’hiver est à l »envers, je revenais d’une ballade de prospection de caribous amorcée aux aurores, puisque c’est aux aurores que, les jours précédents, On (j’ai appris à l’école primaire que On, c’est à peu près tout le monde, une sorte de Nous qui exclue la personne qui parle) en avait aperçu 20, 50 et même jusqu’à 200 dans les environs de l’aire de jeux d’enfants, au bout d’une voie publique nommée, je dirais,  Penton. Léo (Penton) allait même jusqu’à dire que si je n’en voyais aucun lors d’une marche aux aurores, j’en verrais certainement le lendemain.   Était-ce un pieux mensonge pour m’inciter à rester plus longtemps sur l’île? Ce serait de bonne guerre. Toujours est-il que le 7 janvier 2010,  aux aurores, aucun caribou ne s’est montré le bout du museau au bout de l’artère sans doute nommée Penton.

Une faune différente m’attendait toutefois sur la route. M’attendait-il au fait, ce renard quasi domestique? Chose certaine, Penton – pourquoi pas? –  m’épiait depuis plusieurs minutes quand il s’est rapproché puis a fait quelques pas devant moi, révélant ainsi sa présence et amorçant, du même coup, un petit jeu de «devine où je suis» auquel il s’est livré pendant une bonne trentaine de minutes. Dès que  ce Penton a eu la certitude que j’étais consciente de son existence, il a tôt fait de disparaître derrière un muret de pierre. Juste avant de se soustraire à mon regard, il s’est arrêté quelques instants et il m’a regardé à la manière de Saku lorsqu’il entre dans sa zone de fugue. J’ai alors cru ne plus jamais le revoir. Erreur, il se préparait à ressusciter une centaine de mètres plus loin, bien en vu sous un lampadaire. Il a alors fait mine de m’attendre, comme s’il était disposé à poursuivre la marche à mes côtés. Au pied? Comme un bon chien? Nenni. Quand je suis arrivée  à quelques mètres de lui, il s’est rapidement mais tout en douceur dirigé vers des ombres protectrices.  J’ai eu le temps d’aller au bout de la route constater l’absence de caribou(s), fumer une cigarette en regardant la lune et les étoiles se refléter dans l’eau calme de la baie de Joe Batt’s Arm puis de prendre le chemin du retour vers la maison avant de voir Penton-le-renard faire à nouveau irruption, cette fois, à moins de deux mètres de moi. Il s’est alors mis en position couché-prêt-pour-le-jeu que prend parfois Saku quand il voit un chien ami entrer dans l’enclos canin du parc Lafond, à Rosemont. Je n’ai même pas osé penser que je pourrais m’approcher de lui au point de le cajoler.

Je suis tout simplement demeurée immobile, en silence. Et c’est alors qu’il m’a honoré d’un long moment de mouvements circulaires, là, sous mes yeux et à mes pieds. Je me suis imaginée qu’à sa manière, il dansait pour moi. Et j’ai aussi espéré qu’il m’accompagnerait pour le reste de ma route. Je me trompais, bien sûr. Un renard, même s’il a des allures de chien, demeure, fondamentalement, une bête sauvage assoiffée, par dessus tout, de liberté.

Il a ensuite poussé la confiance et la complicité jusqu’à me laisser le prendre en photo.  Même le clic ne l’a pas fait fuir. Il savait sans doute déjà que les images de lui que je pourrais glaner seraient, au mieux, impressionnistes. Il pourrait donc préserver un certain mystère sur son identité tout en me permettant de faire la preuve de notre rencontre.

Penton-le-renard, Joe Batt's Arm, Fogo Island, Terre-Neuve. Photo : Jacinthe Tremblay

Quelle serait la morale de cette histoire vécue, selon Jean de la Fontaine, lui qui en a tant puisé chez les renards, justement? Je n’ai pas cherché à le savoir. J’ai trouvé la mienne.

Certains êtres humains sont, comme les renards, impossibles à domestiquer. Au sens de perdre leur liberté pour se plier aux diktats, et même aux désirs légitimes de rapprochement, d’autres êtres humains. Ils se rapprochent pour autant que l’on respecte ce qu’ils sont. Au risque même d’en crever. De faim et de solitude. C’est leur choix. Rien à faire. Sauf apprécier les moments rares pendant lesquels ils dansent pour nous. Et même ceux pendant lesquels, faisant mine de fuir, ils se préparent à ressurgir encore plus près. Si nous gardons le silence et demeurons immobiles. Alors là, ils danseront peut-être encore. Et se laisseront prendre en photo. Pour laisser une preuve que notre récit n’est pas une fable, mais la trace de beaux moments.

Penton-le-renard dansant soleil levant, Joe Batt's Arm, Fogo Island, Terre-Neuve. Photo : Jacinthe Tremblay

Écrit en partie à Terre-Neuve et après mon retour à Montréal, janvier 2010.

* J’ai commencé l’écriture de ce texte avant d’apprendre le décès de Bruno Roy. Vous pourrez en apprendre plus sur le personnage public qu’était Bruno en consultant le lien précédent. De toutes les morts qui ne cessent de défiler à la Une des médias depuis quelques semaines (Falardeau, Carle, etc.), c’est celle de Bruno qui m’a le plus touchée. Je me permets le Bruno parce qu’au fil de plusieurs années de rencontres formelles et informelles de co-membership au conseil d’administration de Copibec (la Société québécoise des droits de reprographie), Bruno était devenu mon ami. De combat pour le respect du droit d’auteur. Mais surtout d’affection. De ces gros et si bienfaisants HUGS, sans équivoque, entre un homme et une femme.

Notre dernier HUG, c’était pendant le Moulin à paroles, sur les Plaines d’Abraham, en septembre 2009.  Écrire, comme une écrivaine. Il visitait ce petit site quant je l’invitais à le faire. Et il m’avait dit aimer que peu importe ce que j’écrivais, y compris des articles pour La Presse AFFAIRES, il y avait toujours un côté social dans mes articles. Nous avons rigolé de mon passage de journaliste à la UNE à blogueuse. Et il m’avait alors encouragé à poursuivre mes récits de voyage et m’avait même suggéré un éditeur. Après notre rencontre au Moulin, je lui avais envoyé un courriel :

Bonjour Bruno,

je t’ai revu hier avec un immense plaisir. J’espère qu’il y aura d’autres occasions de rencontres. Ou nous les provoquerons. Je te renvoie le lien avec mon petit blogue. https://neuveterre09.wordpress.com. Tu peux aussi y accéder par, plus simplement – www.jacinthetremblay.com

J’ai écrit trois textes sur le Moulin. Un avant et deux depuis.

Et par la magie des nuages de mots-clés, tu pourras aussi aller te balader à Terre-Neuve… Ils font partie de ce que vois de plus en plus comme des segments de carnets de voyage que j’y publie depuis janvier dernier, entre des histoires de chien urbain et de récoltes de milles aériens.

Au plaisir

Jacinthe

Le texte que je portais particulièrement à son attention était celui-ci. Son titre est : « Au refus global, nous opposons la responsabilité entière».

Quelques heures plus tard, le le 15 septembre 2009, j’ai reçu ce courriel.

Jacinthe,

Viens de lire tes commentaires liés à l’événement qui est devenu un avènement de la parole. Je partage entièrement ton point de vue.

Bravo.

C’est, et ce sera, ma dernière rencontre avec Bruno. Mais quand j’ai appris sa mort, j’ai imaginé qu’il avait glissé ailleurs, doucement, pendant que je regardais la lune et les étoiles, à Joe Batt’s Arm, Fogo Island, Terre-Neuve, le 7 janvier 2010. Et que j’écrivais déjà, dans ma tête, ce segment de carnet de voyages qye fut ma rencontre avec Penton-le renard, la bête sauvage délicieuse qui a dansé pour moi, cette nuit de son grand départ.

Chants félins sur The Battery

Trahison, infidélité, cruauté? Choississez l’insulte. Vous ne trouverez jamais pire que celles lancées dans le dernier regard de Saku avant mon départ, hier, pour St.John’s. Mon chien urbain, quelquefois aérien, a bien compris au cours des derniers jours que sa maîtresse prendrait le large. Sans lui. Que des vêtements et des appareils électroniques dans mes bagages, constatait-il. Soupçonnait-il, ce qui ne m’étonnerait pas, que j’irais en plus partager ma vie pour quelques jours avec un chat? Qu’il connaît en plus, sans l’avoir jamais vu?

C’est que l’été dernier, Saku et Grostaski* ont pendant deux semaines joué à chien et chat. Lui, à l’étage, et lui, au rez-de-chaussée d’une petite maison avec vue dans le quartier The Battery, à St-Jean de Terre-Neuve. Pendant leur cohabitation, Saku et Grostaski n’ont jamais été en présence l’un de l’autre. Mais Dieu qu’ils épiaient, de tous leurs sens, tous leurs faits et gestes.

Cette fois, Saku est demeuré à ma résidence de Rosemont. Grotaski, quant à lui, est assigné à résidence dans la maison de ses maître,  pour cause d’infection urinaire qui ne peut se vaincre que par la dégustation de deux pilules par jour, matin et soir. Or, comme la durée de ses rondes de matou dans les recoins de The Battery sont imprévisibles, je résiste fermement à ses miaulements lancinants en direction de la porte de la terrasse. Monsieur reste donc avec moi et ses chants, d’abord stridents et revendicateurs  se transforment, par lassitude peut-être, en de puissants ronronnements, quelques frôlements bien sentis de sa maîtresse d’occasion et une descente au rez-de-chaussée, pour aller se blotir dans le lit de ses vrais maîtres.

* Grostaski?

Grostavsky?

En fait, ce n’est peut-être pas le nom de mon protégé. Groslaski? Grostoski? Grotovski? Toutes ces options sont possibles. Chose certaine, il y a le son gros et quelque chose comme un jeu de mot avec Grotowski.

J’ai décidé qu’il s’appelait Grostavski, comme dans – je m’en excuse – Gros tas – v (comme dans le w du metteur en scène russe ) et ski, comme dans le sport. De toute manière, il ne répond qu’aux appels des croquettes. Et il s’appelerait Zorro, Rembrant ou Mickey Mouse, je l’aimerais bien quand même.

Conte terrien 2009 – Levers de soleil sur l’infini et chien urbain

À Léo.

Levers de soleil sur l’infini

«Y a pas d’vue!», a décrété mon père Léo avant d’entrer dans le logement que je venais d’acquérir dans le Vieux-Rosemont, à Montréal, en 2001. Sur le balcon avant, il avait vainement tenté de déceler un coin de montage, un soupçon de forêt, un terrain vague, à défaut d’un champ… Il ne voyait que des habitations de trois étages, collées les unes sur les autres, formant, à ses yeux, un mur de brique.

J’ai protesté, vantant les charmes des escaliers en serpentin et des détails architecturaux des habitations de mes voisins. J’ai souligné les avantages de vivre à proximité de la rue Masson, une véritable artère commerciale de quartier, où l’on peut tout trouver, même un ami. Et la présence, à quelques minutes de marche, de beaux parcs et du Jardin botanique. Je lui ai aussi rappelé que j’avais la chance inouïe d’avoir une cour, à l’arrière.

Après avoir traversé le logement pour inspecter cette fameuse cour, Léo a émis un autre verdict assassin : «Le terrain est croche!». J’ai encore une fois rouspété. «Ben voyons donc¡ Le terrain n’est pas croche, il est en pente. C’est rare à Montréal de vivre sur une colline. J’adore ça!».

«Tanr mieux pour toi si tu aimes ça», qu’il m’a dit, regrettant déjà d’avoir jeté des ombres sur mon enthousiasme. Le mal était fait. Ses remarques avaient réveillé mon plus grand regret immobilier.  Si, en choisissant de vivre dans la Métropole du Québec,  j’ai fait sans peine le deuil de posséder un jour une maison à trois étages, je supporte beaucoup plus difficilement l’étroitesse de l’horizon qui est depuis mon lot quotidien. Difficile, en effet, de renoncer à ces «vues» qui ont nourri mon enfance et mon adolescence, dans la Vallée de la Matapédia, et mon entrée dans l’âge adulte sur les bords du Saint-Laurent, à Rimouski.  Quand on a grandi entre deux chaînes de montage, avec des bruits de rivière comme berceuse et un lac immense comme piscine, la quête de «vue», dans la définition qu’en avait mon père,  est inscrite dans son ADN.

Ma maison paternelle, Sayabec, Vallée de la Matapédia au Québec.

Je n’ai jamais réussi  à faire comprendre à mon père qu’en acquérant un modeste logement sans «vue», dans un quartier de Montréal qui, en 2001, n’était pas encore frappé par la spéculation immobilière, je créais l’espace nécessaire dans mon budget pour m’offrir, et à petit prix,  les plus belles vues de la planète. Depuis 2001, j’ai donc arpenté les sentiers du Paradis bohémien, à la frontière entre la République tchèque et la Pologne; j’ai marché dans les forêts humides du Costa Rica; j’ai plusieurs fois regardé la mer en marchant sur le Malecon, à la Havane; j’ai fait des sauts de puce et des séjours plus long dans les déserts du Nevada et de Californie… Zabriskie Point… La Vallée de Panamint…

Mon premier lever de soleil à Zabriskie Point, Vallée de la mort, Californie, février 2007. Photo : Jacinthe Tremblay

Je suis retournée des dizaines de fois dans ma Vallée natale, chaque fois touchée par la majesté du Fleuve, des Chic-Chocs et des Appalaches, ces chaînes de montagnes qui ont été mon terrain de jeu jusqu’à 18 ans. Depuis le dernier souffle de Léo, pendant un magnifique coucher de soleil, le 22 avril 2008, j’ai fait de Terre-Neuve ma «neuve terre», celle où je me gave de grandes eaux, de montagnes et d’horizons infinis. D’une certaine manière, j’ai le sentiment de respecter sa vision de la «vue», à la puissance mille.

En 2009, à la faveur du boulot, j’y ai séjourné plus de deux mois, entre Fog, rochers et autres beautés.

***

Mon choix immobilier de 2001 a donc eu les effets escomptés. Je remplis, le plus souvent possible par des voyages avec «vues», l’espace laissé dans mon budget par l’acquisition d’une propriété abordable. Et si je peux me permettre ces escapades fréquentes, c’est aussi grâce à un autre legs de mon père : un souci de tous les instants d’étirer le dollar par une saine gestion des revenus et dépenses.  Et en tirant profit, allègrement, de toutes les offres, même celles qui semblent les plus farfelues, des concepteurs du programme de fidélisation Aéroplan.

C’est ainsi que dans quelques heures, je m’envolerai à nouveau vers St.John’s, Terre-Neuve, grâce  à des milles aériens récoltés dans les bacs de recyclage du Vieux-Rosemont, depuis 2007.  Cet exploit, je le dois, je crois, à un autre ingrédient inscrit dans mon ADN : la capacité qu’avait ma mère, une Montréalaise, de «voir» et d’apprécier les multiples splendeurs des environnements densément peuplés. Et j’ai exercé cette habileté avec une intensité accrue depuis l’arrivée d’un chien dans ma vie, en juillet 2002.

***

À Thérèse

et chien urbain

Il s’appelle Saku et il partage ma vie, depuis bientôt six ans, pour le meilleur et trop souvent pour le pire. Mes promenades quotidiennes avec ce  diable d’animal, proche descendant du loup carnassier, m’ont permis de découvrir avec ravissement les moindres détails des infrastructures et aménagements urbains de Montréal, ceux du Vieux-Rosemont en particulier. Je me suis, à maintes reprises, nourri de la beauté des levers de soleil au-dessus des toitures des logements ouvriers centenaires de mon quartier d’adoption.  Je ne cesse de me délecter à la découverte des vitraux qui ornent encore plusieurs fenêtres de mon quartier ainsi que des sculptures de castors et feuilles d’érables, entre autres, qui agrémentent certaines façades de brique des environs de ma résidence.

Mes marches avec mon chien urbain m’ont aussi rapproché des humains qui m’entourent, transformant ce coin de ville en village. Je ne compte plus les visages connus et reconnus au fil des mois de promenade au bout de la laisse; de leurs sourires complices et, parfois même de leurs confidences. Tout comme je ne cesse d’additionner les nouvelles et belles connaissances – les nouvelles amitiés même – tissées lors de mes fréquentations d’enclos canins, à Rosemont et à Outremont.

C’est aussi grâce à ce devoir de maîtresse d’un chien urbain que j’ai constaté, un mardi matin d’avril 2007, que je pouvais récolter des milles aériens dans les bacs verts. Je me suis donc joint à la confrérie des glaneurs urbains qui, en 2009, a vu croître de façon table le nombre des glaneuses de l’Âge dit d’or.  Elles, ces nouvelles collègues de rondes de bacs du mardi matin, fouillent visiblement dans les matières recyclables pour arrondir leurs fins de mois. Peut-être pour manger. Moi, je me livre à l’exercice pour m’emvoler vers des «vues» de grands espaces et d’horizons infinis. Quelle chance, tout de même!

Dans mes rondes de bacs, j’ai récolté beaucoup plus que des milles aériens. J’ai exercé ma sensibilité à  déceler  l’humanité au-delà de l’anonymat des villes. Cette autre vision des «vues» est également inscrite dans mon ADN. C’est un legs de ma mère Thérèse, Montréalaise de naissance et infirmière-travailleuse sociale avant de devenir, en prenant mari, une Matapédienne d’adoption.  C’est en visitant mes grands-parents, à Ville-Émard, que j’ai entendu parler l’anglais pour la première fois, aperçu mes premiers Noirs, eu mes premiers contacts avec des Chinois et des Italiens, et aussi, découvert les gratte-ciel, l’art contemporain – Pellan – et constaté que l’on pouvait se déplacer en commun. Depuis, je vois aussi les villes comme des espaces ouverts sur l’infini.

***

Avant de m’établir à Montréal, à 20 ans, j’adorais ces paroles de la chanson les Gens d’en Bas, de Gilles Vigneault. «On est d’en Haut ou bien d’en Bas, quand on voyage on apprend ça.». Je sais maintenant que «Je suis d’en Haut et d’en Bas». En voyageant j’ai appris ça… Et c’est sans doute pourquoi j’ai décidé d’utiliser le billet d’avion de mes rondes de bas verts pour aller passer le cap de l’an 2010 à St-John’s, Terre-Neuve. C’est que là, on peut à la fois vivre sa ruralité et son urbanité, avec, en prime, la compagnie d’un chien urbain.

Vue de Saint-Jean de Terre-Neuve depuis Signal Hill. Août 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

27 décembre 2009.