Les lutins

Quand j’étais petite, mon père me racontait toujours la même histoire. La même, parce que je lui redemandais toujours cette histoire. Celle des lutins qui venaient pendant la nuit faire courir des chevaux et, qui, au petit matin, les lavaient et les brossaient jusqu’à ce que les sueurs de leurs cavales nocturnes n’y paraissent plus.

J’ai longtemps cru que les lutins existaient vraiment. Je rêvais de croiser sur ma route un jour ces petits coquins joueurs de tours et sans malice, qui se faisaient plaisir tout en rendant les gens heureux.

***

Hier, au petit matin, j’ai découvert que la galerie à l’arrière de ma maison avaient été nettoyée et que tous les objets qui s’y trouvaient – table, chaises, poubelle et étagère, avaient été judicieusement rangés. Mais qui donc avait pu faire, à mon insu, ce grand ménage?  Des lutins? Pendant un instant, je me suis amusée à le croire.

Et puis, j’ai compris pourquoi, la veille, Walid était entré chez moi par la porte arrière en arborant cet air coquin des joueurs de tours. Il venait de terminer le grand ménage de la galerie. Je n’ai rien vu, sur le champ.

Hier, quand je l’ai remercié pour son grand ménage, il a cru que je le disputais. Parce que je ne sais pas encore dire les mots ménage et galerie en arabe. Et que Walid ne comprend pas encore les mots ménage et galerie en anglais.

***

IMG_5949

Walid a 13 ans. Il est né en Syrie. Il a sept frères et soeurs.  Il vit depuis quelques semaines sur ma rue. Depuis notre première rencontre, il vient chez moi presque à tous les jours.

Nous communiquons encore beaucoup par des gestes mais au fil de ses visites, il a finalement fini par comprendre que quand j’étais devant un ordinateur, je ne jouais pas, je travaillais. Et j’ai fini par comprendre que quand il ouvrait un tiroir ou la porte d’une armoire, il ne jouait pas ni ne préparait un vol, il travaillait aussi, à sa manière.

Quand il a monté pour moi une armoire IKEA avec son frère de 14 ans, il savait très bien que j’avais des tourne-vis et un marteau et où ils se trouvaient dans la maison. Mais plus encore, il avait parfaitement raison de me faire savoir qu’il pouvait monter cette armoire sans ma surveillance.

Ce travail était pour lui un jeu d’enfant.

Walid a été mécanicien automobile pendant trois ans au Liban avant que sa famille et lui trouvent refuge à St.John’s. Il a 13 ans!

***

 Je rêvais de croiser des lutins sur ma route un jour. C’est fait!

Walid est un de ces petits coquins joueurs de tours et sans malice, qui se font plaisir tout en rendant les gens heureux.

Je rêve maintenant qu’un jour, il me raconte une histoire, son histoire.

 

EXCLUSIF : Échange avec Henry Mintzberg sur la planification stratégique et les origines du mot management

Les visiteurs attentifs de ce carnet auront compris que je vis depuis quelque mois à Terre-Neuve et que je suis quelque chose comme une « manager » de niveau, disons, « cadre intermédiaire ». Peu de temps après mon entrée en poste, j’écrivais par courriel à HM ce rapport :

Bonjour Henry,

1- Le gouvernement fédéral a financé un exercice de planification stratégique – 30 000.$ – à « mon » OSBL
2- « Mon » OSBL n’a aucun (ZÉRO) budget de fonctionnement!!!!! – Le gouvernement fédéral ne finance par le fonctionnement des OSBL
3- Une des conclusions de l’exercice de planification stratégique est que mon OSBL doit avoir un financement pour son fonctionnement
4- Comme mon OSBL n’a aucun budget de fonctionnement (seulement de projets) – et que les subventionneurs de projets ne financent pas de salaires.
5- Ma première idée, comme « manager », a été de me congédier.
6- Ma deuxième, comme « manager », a été de me transformer en « femme de ménage » (y en a qui appellent ça la réingénierie des processus).

Pour le reste, tout va bien pour moi on The Rock*!

All the best

J.

* Les visiteurs attentifs de ce carnet savent que Terre-Neuve a comme nickname The Rock – et toutes les photos de Terre-Neuve dans ce carnet en font la preuve.

***

Réponse de HM.

Mais tu sais, J, que le mot management vient du francais, premièrement de diriger des chevaux (par “main”) et deuxièemement de faire le ménage de la maison.

So—happy managing!!

H

***

PS. Aujourd’hui, j’ai fait – au sens propre – du ménage dans des locaux d’un studio de radio à St.Johns. Et lundi, je ferai – au sens propre – du ménage dans les locaux d’un studio de radio à Labrador City. « So-happy managing » disait HM.

Conte terrien 2009 – Levers de soleil sur l’infini et chien urbain

À Léo.

Levers de soleil sur l’infini

«Y a pas d’vue!», a décrété mon père Léo avant d’entrer dans le logement que je venais d’acquérir dans le Vieux-Rosemont, à Montréal, en 2001. Sur le balcon avant, il avait vainement tenté de déceler un coin de montage, un soupçon de forêt, un terrain vague, à défaut d’un champ… Il ne voyait que des habitations de trois étages, collées les unes sur les autres, formant, à ses yeux, un mur de brique.

J’ai protesté, vantant les charmes des escaliers en serpentin et des détails architecturaux des habitations de mes voisins. J’ai souligné les avantages de vivre à proximité de la rue Masson, une véritable artère commerciale de quartier, où l’on peut tout trouver, même un ami. Et la présence, à quelques minutes de marche, de beaux parcs et du Jardin botanique. Je lui ai aussi rappelé que j’avais la chance inouïe d’avoir une cour, à l’arrière.

Après avoir traversé le logement pour inspecter cette fameuse cour, Léo a émis un autre verdict assassin : «Le terrain est croche!». J’ai encore une fois rouspété. «Ben voyons donc¡ Le terrain n’est pas croche, il est en pente. C’est rare à Montréal de vivre sur une colline. J’adore ça!».

«Tanr mieux pour toi si tu aimes ça», qu’il m’a dit, regrettant déjà d’avoir jeté des ombres sur mon enthousiasme. Le mal était fait. Ses remarques avaient réveillé mon plus grand regret immobilier.  Si, en choisissant de vivre dans la Métropole du Québec,  j’ai fait sans peine le deuil de posséder un jour une maison à trois étages, je supporte beaucoup plus difficilement l’étroitesse de l’horizon qui est depuis mon lot quotidien. Difficile, en effet, de renoncer à ces «vues» qui ont nourri mon enfance et mon adolescence, dans la Vallée de la Matapédia, et mon entrée dans l’âge adulte sur les bords du Saint-Laurent, à Rimouski.  Quand on a grandi entre deux chaînes de montage, avec des bruits de rivière comme berceuse et un lac immense comme piscine, la quête de «vue», dans la définition qu’en avait mon père,  est inscrite dans son ADN.

Ma maison paternelle, Sayabec, Vallée de la Matapédia au Québec.

Je n’ai jamais réussi  à faire comprendre à mon père qu’en acquérant un modeste logement sans «vue», dans un quartier de Montréal qui, en 2001, n’était pas encore frappé par la spéculation immobilière, je créais l’espace nécessaire dans mon budget pour m’offrir, et à petit prix,  les plus belles vues de la planète. Depuis 2001, j’ai donc arpenté les sentiers du Paradis bohémien, à la frontière entre la République tchèque et la Pologne; j’ai marché dans les forêts humides du Costa Rica; j’ai plusieurs fois regardé la mer en marchant sur le Malecon, à la Havane; j’ai fait des sauts de puce et des séjours plus long dans les déserts du Nevada et de Californie… Zabriskie Point… La Vallée de Panamint…

Mon premier lever de soleil à Zabriskie Point, Vallée de la mort, Californie, février 2007. Photo : Jacinthe Tremblay

Je suis retournée des dizaines de fois dans ma Vallée natale, chaque fois touchée par la majesté du Fleuve, des Chic-Chocs et des Appalaches, ces chaînes de montagnes qui ont été mon terrain de jeu jusqu’à 18 ans. Depuis le dernier souffle de Léo, pendant un magnifique coucher de soleil, le 22 avril 2008, j’ai fait de Terre-Neuve ma «neuve terre», celle où je me gave de grandes eaux, de montagnes et d’horizons infinis. D’une certaine manière, j’ai le sentiment de respecter sa vision de la «vue», à la puissance mille.

En 2009, à la faveur du boulot, j’y ai séjourné plus de deux mois, entre Fog, rochers et autres beautés.

***

Mon choix immobilier de 2001 a donc eu les effets escomptés. Je remplis, le plus souvent possible par des voyages avec «vues», l’espace laissé dans mon budget par l’acquisition d’une propriété abordable. Et si je peux me permettre ces escapades fréquentes, c’est aussi grâce à un autre legs de mon père : un souci de tous les instants d’étirer le dollar par une saine gestion des revenus et dépenses.  Et en tirant profit, allègrement, de toutes les offres, même celles qui semblent les plus farfelues, des concepteurs du programme de fidélisation Aéroplan.

C’est ainsi que dans quelques heures, je m’envolerai à nouveau vers St.John’s, Terre-Neuve, grâce  à des milles aériens récoltés dans les bacs de recyclage du Vieux-Rosemont, depuis 2007.  Cet exploit, je le dois, je crois, à un autre ingrédient inscrit dans mon ADN : la capacité qu’avait ma mère, une Montréalaise, de «voir» et d’apprécier les multiples splendeurs des environnements densément peuplés. Et j’ai exercé cette habileté avec une intensité accrue depuis l’arrivée d’un chien dans ma vie, en juillet 2002.

***

À Thérèse

et chien urbain

Il s’appelle Saku et il partage ma vie, depuis bientôt six ans, pour le meilleur et trop souvent pour le pire. Mes promenades quotidiennes avec ce  diable d’animal, proche descendant du loup carnassier, m’ont permis de découvrir avec ravissement les moindres détails des infrastructures et aménagements urbains de Montréal, ceux du Vieux-Rosemont en particulier. Je me suis, à maintes reprises, nourri de la beauté des levers de soleil au-dessus des toitures des logements ouvriers centenaires de mon quartier d’adoption.  Je ne cesse de me délecter à la découverte des vitraux qui ornent encore plusieurs fenêtres de mon quartier ainsi que des sculptures de castors et feuilles d’érables, entre autres, qui agrémentent certaines façades de brique des environs de ma résidence.

Mes marches avec mon chien urbain m’ont aussi rapproché des humains qui m’entourent, transformant ce coin de ville en village. Je ne compte plus les visages connus et reconnus au fil des mois de promenade au bout de la laisse; de leurs sourires complices et, parfois même de leurs confidences. Tout comme je ne cesse d’additionner les nouvelles et belles connaissances – les nouvelles amitiés même – tissées lors de mes fréquentations d’enclos canins, à Rosemont et à Outremont.

C’est aussi grâce à ce devoir de maîtresse d’un chien urbain que j’ai constaté, un mardi matin d’avril 2007, que je pouvais récolter des milles aériens dans les bacs verts. Je me suis donc joint à la confrérie des glaneurs urbains qui, en 2009, a vu croître de façon table le nombre des glaneuses de l’Âge dit d’or.  Elles, ces nouvelles collègues de rondes de bacs du mardi matin, fouillent visiblement dans les matières recyclables pour arrondir leurs fins de mois. Peut-être pour manger. Moi, je me livre à l’exercice pour m’emvoler vers des «vues» de grands espaces et d’horizons infinis. Quelle chance, tout de même!

Dans mes rondes de bacs, j’ai récolté beaucoup plus que des milles aériens. J’ai exercé ma sensibilité à  déceler  l’humanité au-delà de l’anonymat des villes. Cette autre vision des «vues» est également inscrite dans mon ADN. C’est un legs de ma mère Thérèse, Montréalaise de naissance et infirmière-travailleuse sociale avant de devenir, en prenant mari, une Matapédienne d’adoption.  C’est en visitant mes grands-parents, à Ville-Émard, que j’ai entendu parler l’anglais pour la première fois, aperçu mes premiers Noirs, eu mes premiers contacts avec des Chinois et des Italiens, et aussi, découvert les gratte-ciel, l’art contemporain – Pellan – et constaté que l’on pouvait se déplacer en commun. Depuis, je vois aussi les villes comme des espaces ouverts sur l’infini.

***

Avant de m’établir à Montréal, à 20 ans, j’adorais ces paroles de la chanson les Gens d’en Bas, de Gilles Vigneault. «On est d’en Haut ou bien d’en Bas, quand on voyage on apprend ça.». Je sais maintenant que «Je suis d’en Haut et d’en Bas». En voyageant j’ai appris ça… Et c’est sans doute pourquoi j’ai décidé d’utiliser le billet d’avion de mes rondes de bas verts pour aller passer le cap de l’an 2010 à St-John’s, Terre-Neuve. C’est que là, on peut à la fois vivre sa ruralité et son urbanité, avec, en prime, la compagnie d’un chien urbain.

Vue de Saint-Jean de Terre-Neuve depuis Signal Hill. Août 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

27 décembre 2009.

1er novembre 2009 – Odeurs berlinoises à Montréal

Premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique. Jour d’élections municipales à Montréal. Jour de longue marche avec Saku, entre Outremont et Rosemont. Jour au petit matin gris, enveloppé d’une léger brouillard qui, dans le climat de la métropole du Québec, annonce le soleil. Ou était-ce du smog? Peut-être. Sans doute même que c’était plus la polllution de l’air qui m’a soudain fait penser que : «Aujourd’hui, à Montréal, quelque chose va mourir. ». L’air malsain, oui, c’est ça qui m’a inspiré cette réflexion. Et les odeurs âcres, mélange de gaz d’échappement des autos et de pisse sous le viaduc de la rue Saint-Laurent, entre Van Horne et Beaubien, qui m’ont transporté dans les zones bétonnées des vieux quartiers ouvriers des villes européennes. Et à la sortie du viaduc, j’ai eu la preuve que j’avais senti juste. J’ai vu le Mur. «Nous sommes à Berlin Saku!». Mon chien urbain aussi avait flairé l’ailleurs, à quelques pas de marche de notre quartier. «Berlin?». «Oui, Saku. Berlin.»

Sortie du viaduc St-Laurent/Van Horne, vu de l'EST.

À Montréal, la rue Saint-Laurent marque le départ de l’est et de l’ouest dans les numéros civiques, comme dans la culture urbaine. C’est la frontière psychologique qui marque le passage des anciens quartiers ouvriers montréalais à une certaine richesse outremontoise puis à la richesse certaine des Westmount and Town of Mount-Royal de l’île. Non pas que ces royaumes de l’ouest soient exempts de misère. Mais la misère y est tout autre. Elle a le ventre et le porte-feuille garnis. Et du beau linge.

Le mur bétonné du viaduc Van Horne, sur Saint-Laurent, quand on le voit depuis l’Est, offre au regard quelques grifonnages monochromes et de vieilles affiches illisiblles, comme la face Est du Mur jadis. Et ces odeurs âcres qui prennent à la gorge. Et cette impression de délâbrement – d’abandon même de la part des pouvoirs publics – des infrastructures des anciens quartiers ouvriers des vieilles villes européennes.

Et j’ai dit tout haut ce que je méditais en silence depuis mon entrée sous le tunnel. «Aujourd’hui, Saku, quelque chose va mourir»

***

Et puis, je me suis prise à observer le mur bétonné du viaduc Van Horne, rue Saint-Laurent, quand on l’examine depuis l’Ouest. Malgré le brouillard – ou plutôt le smog et l’air malsain -, il affichait ce matin-là ses couleurs douces captant l’arrivée lente du soleil.

En regardant ces graffitis joyeux sur la face du viaduc donnant vers l’Est – donc déposés depuis l’Ouest – quelques mots se sont ajoutés à mon intuition matinale, en ce premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique et en ce jour des élections municipales à Montréal. «Aujourd’hui, Saku, quelque chose va mourir. Et quelque chose va naître», que j’ai dit à mon chien urbain. «Quoi?», m’a-t-il demandé avec insistance en me toisant directement dans les yeux. «Je n’en ai aucune espèce d’idée», que je lui ai répondu avant de poursuivre notre marche en direction Est, vers Rosemont.

-30-

PS. Pendant mon passage au Devoir, j’ai commis un article sur le segment du Mur de Berlin offert à la Ville de Montréal à l’occasion de son 350e anniversaire, en 1992. Il était accompagné par cette photo, signée Jacques Grenier.

Pan entier du Mur de Berlin, Centre de commerce mondial, Montréal. Photo : Jacques Grenier, du Devoir.

Et voici le texte publié sous ma signature le 26 juillet 2008.

Tout un pan de l’histoire dans un pan de mur

Tremblay, Jacinthe

Pour son 350e anniversaire en 1992, Montréal a hérité du plus gros et du plus intéressant segment du mur de Berlin, dont les fragments ont été offerts aux villes du monde par la capitale allemande réunifiée. Même si son observation dure seulement quelques minutes, la puissance d’évocation de ce segment, elle, reste dans la mémoire longtemps.

De l’allure de l’objet lui-même, il vaut mieux écrire peu de chose. Ce serait l’équivalent de révéler le punch d’un court métrage. Disons simplement que cette visite nous entraîne à la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est d’avant le 9 novembre 1989 et que c’est en faisant le tour du mastodonte lentement que l’on peut parvenir à l’imaginer.

Pour ce retour «vers un futur» qu’on ne souhaite à personne, il faut se rendre rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal, et franchir la porte d’entrée du Centre de commerce mondial située en haut de la pente entre Saint-Antoine et Saint-Jacques. Ce qui se dresse devant nous n’est pas le résultat d’un coup de colère d’un gang de rue mais l’oeuvre de graffitistes ouest-allemands.

Qu’est-ce que le mur de Berlin?

Il est de tradition, lors des anniversaires importants d’une ville, que ses homologues lui offrent des cadeaux. Il s’agit généralement de toiles ou d’oeuvres d’art public créées par des artistes éminents de la communauté donatrice. Généralement, la ville héritière connaît à l’avance le contenu du don et ce qu’elle aura à faire pour le mettre en valeur. Ça ne s’est pas passé comme ça avec Berlin.

En 1991, le premier magistrat de Berlin en a fait un cadeau-surprise à la Ville de Montréal. Le présent lui-même est arrivé à destination comme une tonne de brique, plus précisément comme deux tonnes et demie métriques de béton armé livrées par bateau dans un énorme caisson. La métropole pouvait ainsi se targuer de supplanter sa rivale canadienne au chapitre de la taille du don: la Ville de Toronto en a reçu un modeste morceau qu’elle a enrobé dans une oeuvre d’art public bien en vue au Nathan Phillip Square, devant son hôtel de ville. À Montréal, il a fallu trois ans pour trouver un endroit pour mettre en valeur la «chose». C’est que plusieurs questions artistico-politico-logistiques devaient d’abord être résolues.

Le mur de Berlin est-il une oeuvre d’art? Non. Les musées montréalais n’en ont pas voulu. Est-il un artefact historique? Oui, et de classe mondiale pour un établissement consacré à la mémoire des civilisations. Ottawa et Québec en ont un, pas Montréal. Le Mur est-il une oeuvre d’art public? Il en a toutes les apparences. La piste visant à l’exposer dehors a donc été explorée avant d’être rejetée pour trois raisons. Sans enrobage protecteur, le fragment du Mur risquait de devenir la proie des vandales et des collectionneurs. Enveloppé d’un matériau transparent, il perdait en impact. Dernière considération et non la moindre: il était périlleux de le localiser sans soulever de controverse dans la ville. Imaginez le mur de Berlin dans l’axe Nord-Sud, sur le boulevard Saint-Laurent, par exemple…

C’est une offre de la Société de promotion du Centre de commerce mondial, en 1994, qui a permis de résoudre la quasi-quadrature du cercle. Le fragment du mur de Berlin serait le bienvenu dans le passage piétonnier des édifices qui occupent le quadrilatère compris entre les rues Saint-Pierre, Saint-Jacques, McGill et Saint-Antoine. Ce lieu lumineux est le prolongement de ce qui était la ruelle longeant les fortifications de Montréal, érigées à compter de 1714. Cet autre mur a été démoli en 1801 afin de relier sans entrave la vieille ville aux nouveaux quartiers de la métropole en plein essor. Ce lieu hautement symbolique a un vilain défaut: il est demeuré pratiquement confidentiel.

«Ce morceau de mur est couteau qui fendait un coeur en deux.» C’est ainsi que débute le touchant poème de l’auteur allemand Fritz Grasshof affiché du côté est du Mur et qui fait partie intégrante du cadeau berlinois. Pour prolonger la visite, prenez-le en note pour le mémoriser. Prenez aussi le temps de lire lentement les panneaux d’interprétation situés du côté République démocratique allemande du Mur. Ils nous apprennent entre autres que 78 personnes – au moins – sont mortes en tentant de le franchir. Prenez le temps d’imaginer 170 kilomètres de cette grisaille où n’apparaissent que des numéros noirs et ocres. Et allez voir de l’autre côté du segment les taches orange, turquoise et bleues lancées sur le béton comme autant d’hymnes à la vie par de jeunes Allemands de l’Ouest qui ont fait du Mur la plus grande murale du monde. À l’Ouest, ces graffitis laissaient déjà présager sa chute. «Ce morceau de béton est message: la liberté d’un peuple est indivisible», conclut le poète Grasshof. À l’Est, autrement, il est aussi tombé avant qu’il ne tombe.

***

À voir en complément: le film La Vie des autres (2007), du réalisateur Florian Henckel von Donnersmonck, Oscar du meilleur film en langue étrangère.

-30-

Conte urbain, janvier 2009. Le chien (de chasse) urbain et les sacs verts

par Jacinthe Tremblay

Depuis les débuts de mes récoltes de milles Aéroplan dans les bacs verts du quartier Rosemont, à Montréal, l’harmonie règne entre mon chien et moi pendant nos rondes des jours de recyclage. Saku trottine doucement à mes côtés sur les trottoirs. Il a appris à pointer son museau en direction des contenants de jus. Et quand je fais un arrêt pour la récolte, il attend patiemment, sans tirer sur sa laisse. Le bonheur!

S’il arrive qu’un propriétaire de chien ou de chat ait mis dans son bac une boîte métallique qui contient encore quelques restes de bouffe humide de chien ou de chat, il le prend, se trimballe fièrement avec son butin dans la gueule et attend l’arrêt suivant pour déguster l’intérieur. Une fois le contenant parfaitement nettoyé, je le remets dans le bac suivant.  Saku contribue à la qualité de la matière recyclable. Un modèle de civisme canin, quoi!

La guerre entre nous se déclare les soirs de vidanges (déchets, détritus, vrais rebuts, etc.). Les sacs verts mal fermés, dont émanent qui, un restant de poulet , un sandwich pas terminé, et, ultime proie, une pizza. Quand les sacs verts sont mal fermés – et encore -, Saku, le Beagle-Jack Russell-Dalmatien, devient un LOUP! Il se rue vers sa proie et la défend museau, crocs et griffes dehors. Ils étaient bien gentils les ancêtres du chien dans la saga des Rachelterre-en-Rouerge de Michel Folco.  N’empêche. Charlemagne, dans Un loup est un loup, allait de catastrophe en catastrophe. Ce fût mon cas le vendredi 9 janvier 2009 quand Saku, profitant d’une porte avant mal fermée, s’est rué sur le sac vert des voisins d’en face pour en tirer TOUTE la viande fraîche et avariée possible.

Je passe tous les détails de ma poursuite qui a durée deux heures avant de lui mettre la main sur le collier. Je me limiterai à dire que trois passants ont voulu appeler la Société protectrice des animaux pour venir le récupérer, que deux voisins ont certainement appelé la police, qu’il a pourchassé trois chats et que je l’ai récupéré avec ruse en le faisant entrer dans la maison d’une  gentille dame inconnue de la rue voisine dont il avait envahi la cour arrière. Pendant ces 120 longues minutes, j’ai juré que je l’apportais dans un refuge dès le lendemain; j’ai pleuré de désespoir en me demandant combien de temps encore je devrais geler dehors le temps qu’il revienne à la raison; j’ai fait à l’avance le dueil de mon fidèle compagnon, si mignon quand même; je me suis demandée si j’aurais un autre chien rapidement et de quelle race; je me suis dit que j’aimerais en avoir un autre, presque pareil – un Terrier – mais que je prendrais chiot pour l’éduquer correctement; j’ai pensé aux pipis dans la maison, aux divans bouffés, aux cinq ou six promenades par jour le temps qu’il soit propre; j’ai appelé un copain avec mon nouveau téléphone portable pour qu’il m’encourage. Il m’a rassuré en riant. Ton chien va se tanner. Il va revenir te trouver. Ça m’a fait du bien. Mais Saku NE SE TANNE JAMAIS. Je l’ai donc eu par la ruse, une compétence dans laquelle la femme demeure encore supérieure au chien.

Nous sommes revenus à la maison. Je l’ai enfermé dans la cage achetée pour son premier vol en avion.  Il a gémi pendant deux heures. Je n’ai pas cédé à son air de Hush Puppy.  Hier, je l’ai remis au Spray Commander, l’équivalent du Taser pour les chiens. Objectif de mon intervention : que n’importe quelle miette de pain laissée par terre le terrorise.  Comme ça, il deviendra un chien parfait. Du moins comme les pouvoirs urbains et plusieurs habitants des grandes villes les aiment.

***

Chien : mammifère (carnivores) issu du loup, dont l’homme a domestiqué et sélectionné par hybridation de nombreuses races. (Extrait de la définition du chien du Petit Robert). Qu’est-ce qu’un restant de poulet pour un chien? De la nourriture. Un morceau de rappel de ses origines. Quand on lutte pour la survie, on ne joue pas dans la dentelle. Qu’est-ce qu’un chat pour le chien de chasse qu’est le Beagle? Une proie à pourchasser au service de son maître. Qu’est-ce qu’une odeur d’animal pour un Jack Russell Terrier? Une possible conquête à trouver à tout prix pour accomplir sa mission : débusquer des petits animaux dans des conduits étroits. Quel est le sens de la fidélité pour un chien de chasse ? Faire sa job, et se rapporter à son maître au moment qu’il juge approprié compte-tenu de sa programmation (sélectionné par hybridation).

Le meilleur ami de l’homme le chien? En ville, c’est à la condition qu’il ne soit plus tout à fait un chien (s’il est sélectionné pour aller à la chasse). Car s’il court dans une ruelle pendant une heure pour pourchasser un chat – qui lui fera le plus grand mal s’il l’attrape -, il contrevient aux règlements.  Il trouble la paix. On appelle donc la police. S’il jappe, on appelle la police. Entraves aux règlements sur le bruit. Les motos qui pétaradent, les autos qui filent à 60 kilomètres dans les rues résidentielles,  les  voisins qui se chicanent en se criant après ou ceux qui tondent leur gazon et qu’on entend dans toute la ruelle, on laisse aller. Après tout, ils ont le droit, ce sont des payeurs de taxes.

«C’est drôle que les gens des villes qui se disent écologistes détestent les chiens. Après tout, ils sont, avec les chats, les principaux représentants de la faune», a observé un jour un propriétaire de chien qui fréquente l’enclos canin du Parc Lafond, à Rosemont. «C’est drôle, comme c’est drôle qu’on empêche les fumeurs d’en allumer une dans le stationnement de l’aire d’arrivée et des départs des taxis de la Gare centrale de trains, à Montréal, où des dizaines d’autos laissent échapper des tonnes de gaz toxiques en permanence, à longueur d’année», que je lui ai répondu.

Ce n’était pas drôle quand Saku s’est transformé en LOUP vendredi dernier. Mais comme ce serait moins drôle encore que je perde mon compagnon de déambulations dans les rues du Vieux-Rosemont et de complice dans des tournées de milles Aéroplan, j’ai pris la résolution d’en faire un bon chien urbain. Répugné par le contenu des sacs verts, indifférent devant les écureuils et les chats et muet comme une carpe quand le facteur dépose le courrier.

Et si je dois m’en départir, j’aurai une difficile décision à prendre. Avoir un chien, ou m’acheter un Teddy Bear.

Conte urbain 2008 – Tours du monde autour d’un quadrilatère

Préambule sous forme de rappel…

Depuis le début d’avril, je ramasse patiemment, régulièrement, systématiquement et de plus en plus passionnément, les milles Aéroplan dans les bacs de recyclage d’un minuscule quadrilatère d’un tout petit quartier de Montréal, le Vieux-Rosemont.  Sur trois trottoirs, du nord au sud, et autant d’est en ouest, une fois par semaine – le mardi – j’ai ajouté à ma banque de rêve vers ailleurs 1 500 milles Aéroplan laissés à la rue par des buveurs de jus Tropicana et des mangeurs de barres tendre et de gruau Quaker. (…) La promotion Tropicana se termine le 31 décembre. Mon aventure de chercheuse de milles dans les bacs verts tire à sa fin.
Extrait du conte urbain 2007. Coming out, « Je fais les bacs verts ». (l’intégrale est disponible dans la catégorie contes urbains).

À mon plus grand ravissement, la promotion Tropicana s’est poursuivie en 2008.

***

Coming out, la suite

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Max et Tan, mes précieux complices Tropicana

Le 12 décembre 2008, après l’entrée d’un code de barres tendres  dans ma page personnelle du site Internet http://www.stationdejeuner.ca, j’ai éprouvé un intense sentiment d’accomplissement. Depuis avril 2007, j’avais réussi à accumuler 8000 milles Aéroplan grâce à mes fouilles dans les bacs verts du Vieux-Rosemont. Enfin presque. Car j’ai aussi récolté, à la faveur de mes visites au parc canin d’Outremont, quelques dizaines de milles dans des bacs verts de cet arrondissement, où, selon mes observations, les acheteurs de jus de marque surpassent en concentration ceux du Vieux-Rosemont. J’ai surtout pu compter sur la complicité du clan de Tan, mon dépanneur de bière et de philosophie, pour allonger les résultats de ma quête.

«Qu’est-ce que tu peux obtenir avec ça ? », m’avait demandé Tan en juillet dernier.

– Même pas un toaster, mais beaucoup de plaisir. Et aussi des ajouts à ma vraie banque de milles qui grossit à chaque achat payé avec ma carte de crédit.

Tan a ri. Il a des rires délicieux. Mais je voyais bien qu’il ne comprenait toujours pas. C’est quand je lui ai expliqué que ces fameux milles m’avaient permis de voyager au Costa Rica, au Nevada, à Terre-Neuve et à Chicago qu’il a décidé d’enrichir ma banque. Depuis, j’ai fait le court trajet entre son petit commerce au coin de ma rue et ma maison avec cinq sacs verts débordant de contenants de jus Tropicana sans pulpe.

«Où vas-tu aller avec tes 8000 milles», m’a-t-il demandé la semaine dernière.

Nulle part Tan. Nulle part. Il faut au moins 15 000 milles pour aller à Québec en avion. Mais ce n’est pas grave. J’ai fait tellement de tours du monde en ramassant ces 8000 milles.

Tan en pose et en pause

Tan en pose et en pause

Tan a souri. Tan a des sourires délicieux.

***

Au fil de mes mois de rondes matinales les jours de  collectes sélectives, j’ai guéri avec succès mon Syndrome de l’imposteur. Je suis maintenant membre à part entière de la confrérie des glaneurs et des glaneuses du Vieux-Rosemont.

Roger, le détenteur incontesté du  monopole de la récupération des bouteilles de bière en verre, me salue avec respect. J’ai appris son véritable nom depuis l’an dernier mais j’ai décidé de l’oublier. Roger lui va très bien. Marcel (?) est un autre régulier dont je ne suis pas parvenue, malgré des efforts soutenus, à identifier le créneau, me jette des regards furtifs sans cependant craindre ma concurrence. Les autres piliers circulent à vélo. Je les fuis avec prudence, de peur que mon chien les confonde avec les livreurs de circulaires et les facteurs, contre lesquels il affiche une haine ouverte en grondant.

Depuis quelques mois, un nouveau visage s’est parfois ajouté à cette faune pionnière. Martin? Mathieu? Stéphane? J’hésite à le baptiser mais ces prénoms pourraient convenir. Il habite sur le Plateau, se déplace à vélo et il cherche des petits objets décoratifs de bon goût. Il fait partie de la légion grandissante des ex-salariés qui se présentent maintenant comme des travailleurs autonomes. Un statut qui a l’immense avantage de donner de la dignité à de vaines recherches d’emploi et de justifier la fouille des bacs verts par un vague projet de recherche en  anthropologie urbaine. Comment pourrais-je lui reprocher sa parade?

Martin, Mathieu, Stéphane (qu’importe) et moi avons fait connaissance dans une mine d’or de la rue Lafond, entre Masson et Laurier. Il a mis dans son sac à dos des tasses en parfait état, une lampe de chevet et quelques ustensiles de cuisine en inox. J’ai demandé et obtenu son autorisation – c’est la loi chez les récupérateurs de la rue : le magot était le sien puisqu’il était arrivé le premier – pour remplir mon sac de plusieurs ouvrages de Marx et d’Engels, des Dossiers de Québec-Presse et des numéros 8 et 14 des Cahiers du socialisme et de Pour Montréal, de Jean Doré.

Qui étaient les propriétaires du condo d’en face qui, à la faveur d’un déménagement, avaient décidé de jeter à la rue les débuts de leur âge adulte et un certain passé de  gauche, en lectures sinon en actions?  J’ai préféré m’abstenir d’enquêter et j’ai placé mes trouvailles dans ma bibliothèque, en me disant qu’en ces jours sombres pour notre «système», pour notre Ville et pour l’indépendance journalistique, il pourrait être intéressant de les relire… Moins pour reprendre le suivi servile des Cinq grands que pour s’inspirer d’une époque au cours de laquelle il y avait des idées et de tentatives collectives de changer le monde.

Car notre monde en a bien besoin.

***

Après quelques mois de rondes de quadrilatères, j’ai cessé de faire le décompte des énormes téléviseurs de modèles relativement récents laissés en pâture sur les trottoirs. Il fallait plus mince, plus grand, plus techno. Et au diable la dépense effectuée avec des cartes de crédits de grandes chaînes et leurs taux d’intérêt usuriers!

J’ai vu des dizaines de divans sans aucune fibre éraflée par des chats, aux coussins fermes sur lesquels aucun enfant n’a jamais sauté. J’ai regretté très souvent ne pas posséder une fourgonnette. J’aurais remplacé quelques pièces de rangement de vêtements dont, un jour, par un ensemble complet de mobilier de chambre en bois de style scandinave des années 1960. Les bibliothèques? Bien sûr, énormément de mélamine blanche mais aussi, de magnifiques exemplaires en bois auxquels un petit coup de vernis aurait redonné leur classe d’origine.

À pied, et à la maigre force de mes bras, j’ai cependant recueilli une cinquantaine de paquets de papier photographique 8 par 10 dans leur emballage d’origine. En prime, leur donneur acheteur avait laissé deux imprimantes, sans doute remplacées pour cause d’encre épuisée. C’est tellement moins cher d’en acheter des neuves.

La trousseau de ma fille s’est par ailleurs enrichi d’un ensemble d’assiettes, de bols à céréales et de tasses blanches au design assez intéressant. Ses boîtes d’avoirs pour l’avenir contiennent aussi des casseroles de céramique blanche dotées de couvercles transparents.

J’ai refilé à une amie une jolie lampe torchère momentanément inutilisable parce que le métal d’une ampoule y était restée coincée. J’ai remplacé trois chaises de parterre en plastique par autant de sièges identiques en bois trouvées en cinq semaines dans des ruelles différentes, à quelques pas de marche de chez moi. Légèreté oblige, j’ai abandonné à d’autres glaneurs plusieurs grands pots de terre cuite mais j’ai ramassé avec bonheur plusieurs petits jolis cache-pots pour mes plantes.

Plus les nouvelles de crack boursier et de crise du crédit se faisaient bruyantes, plus je me disais que mes récoltes seraient minces. Erreur. Je crois même pouvoir prédire sans me tromper que les derniers jours de 2008 et les débuts de 2009 seront fertiles en richesses jetées à la rue. Dehors, au froid et à la merci des intempéries, je parie que j’apercevrai de vieilles consoles de jeu, des ordinateurs portables jugés trop lourds, d’autres téléviseurs et des montagnes de jouets et de vêtements pour enfants offerts aux passants parce qu’il n’y en aura pas d’autre, après la venue d’un Divin Enfant.

***

Avec la multiplication des milles de mes achats systématiques chez Esso et Uniprix (partenaires Aéroplan, est-ce nécessaire de le préciser?), de mes paiements de presque tout avec ma carte de crédit à un mille boni pour un dollar ainsi que de mes entrées régulières de  Tropicana, j’en suis maintenant à me demander comment je vais utiliser les quelque 65 000 milles de ma banque centrale Aéroplan.

«Où vas-tu aller avec tes 65 000 milles», m’a demandé Tan la semaine dernière.

– Probablement dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie. Ce serait même chouette d’y être le 20 janvier, quand Barak Obama deviendra officiellement le président des Etats-Unis d’Amérique.

– Pourquoi le désert?

death-valleyblogue

Parce que c’est magnifique de voir les couleurs changer avec les mouvements de la terre qui semblent faire bouger le soleil et la lune. Parce qu’il n’y a rien à acheter, rien à vendre. Et aussi pour le silence, Tan. Enfin presque.

Parce que dans l’oasis de la Vallée de Panamint, une zone de la Vallée de la mort où j’ai trouvé mon repère, il passe parfois des F-15 et des F-16. La Vallée de Panamint, Tan, est ce qui ressemble le plus à l’Afghanistan. Le gardien du camping du Panamint Spring Resort, où je veux retourner en 2009, s’est un jour fait réveiller par le bruit terrible d’un de ces engins.  Il a cru que c’était la fin du monde. Le pilote, qui avait vu son air horrifié tellement il était près, a fait demi-tour et est revenu le saluer en faisant osciller les ailes de son avion.

– Tu n’as pas peur d’aller là-bas?

– Non, je me sens en sécurité dans la Vallée de la mort. Mais j’aurai très peur de ce qui pourrait arriver dans le monde, le 20 janvier 2009. Au Panamint Spring Resort, je passerai cette journée en paix. Il n’y a ni téléviseur, ni radio, ni téléphone. Seulement un lien Internet haute vitesse grâce au satellite situé juste au-dessus de l’oasis. Où serait-ce plutôt à quelques milles de là, pour alimenter la base militaire d’où décollent les F-15 et les F-16? Si je les entends le 20 janvier, en pleine clarté, alors là, Tan, je vais avoir très peur.

Jacinthe Tremblay

Montréal, le 17 décembre 2008.

Conte urbain 2007 – Coming out, Je fais les bacs verts

Depuis le début d’avril, je ramasse patiemment, régulièrement, systématiquement et de plus en plus passionnément, les milles Aéroplan dans les bacs de recyclage d’un minuscule quadrilatère d’un tout petit quartier de Montréal, le Vieux-Rosemont. Sur trois trottoirs, du nord au sud, et autant d’est en ouest, une fois par semaine – le mardi – j’ai ajouté à ma banque de rêve vers ailleurs 1 500 milles Aéroplan laissés à la rue par des buveurs de jus Tropicana et des mangeurs de barres tendre et de gruau Quaker.

Je l’avoue. J’ai « payé » trois de mes quatre derniers voyages à l’étranger avec des milles Aéroplan. Deux séjours au Costa Rica et un à Vegas.

C’est un luxe de consommatrice qui met TOUTES ses factures sur une carte de crédit qui accorde 1 mille par dollar; d’une mère qui paie TOUS les achats de matériel scolaire de ses enfants de cette manière; et d’une journaliste travailleuse autonome qui profite de TOUTES les offres décentes de multiplier les milles Aéroplan en combinant  toutes les dépenses autorisées par l’impôt dans des commerces qui DOUBLENT ou TRIPLENT les milles Aéroplan.  Et surtout, c’est une pratique astucieuse dans la mesure où je paie TOUT le montant de mes factures à la date d’échéance de ma carte de crédit.

Bref, je profite de ce système qui profite de nous, avec plaisir et détermination.

***

L’idée m’est venue un matin comme les autres. Je promenais mon chien. Le contenant de Tropicana, avec son logo orange, m’annonçait, comme ça, pour rien, 10 milles Aéroplan si j’entrais le code sur le site http://www.stationdejeuner.com. J’ai mis le contenant dans le sac de crottes des « au cas où le chien en fait deux ». J’ai entré le code. J’ai eu 10 milles sans rien acheter, rien consommer : c’était parti!  Le mardi suivant – c’est jour de bac dans le Vieux-Rosemont – j’ai raffiné ma méthode. Un sac de tour de taille. Un canif.  Et des yeux tout le tour de la tête pour que personne ne me voit.

C’était sans compter les autres. Les autres qui font les bacs. Impossible de les ignorer et qu’ils m’ignorent. Je risquais d’être perçue, si je n’indiquais pas mes intentions, comme la Compétitrice déloyale, la Voleuse de trésors, l’Intruse illégitime.

J’ai donc décidé de les regarder droit dans les yeux et d’engager la conversation pour  être acceptée dans le club informel qui se partage les biens utiles et réutilisables jetés à la rue. Pour ne pas commettre d’impair, je me suis d’abord adressée à son membre le plus ancien. Je l’appellerai Roger. J’ignore son nom et il ne connaît pas le mien : ce club est anonyme  et comme les AA, il garde le cap sur son objectif un jour à la fois.

Roger, l’œil et le pas vifs, la soixantaine en forme, règne en maître sur la collecte des bouteilles de bières et de boissons gazeuses du Vieux-Rosemont. Les meilleurs mois, il ajoute plus de 200.$ à ses revenus. Il sillonne les rues résidentielles du quartier à pied, poussant un chariot qui contient de nombreux sacs. Quand ils débordent, il allège son chariot en vendant sa marchandise à des propriétaires de dépanneurs situés sur la route.  En plus de tisser patiemment son réseau de clients, Roger a savamment établi un bassin de fidèles fournisseurs parmi les professionnels pressés qui préfèrent ses services à un aller-retour au dépanneur, caisse de bière vide à la main.

J’ai montré à Roger l’objet de mon intérêt : une série de chiffre et de lettres sur une petite bande de carton. Il m’a signifié en hochant la tête que j’avais le champ libre. Pour éviter tout malentendu sur l’étendue de la permission, il m’a présenté les créneaux des collègues. « Elle ramasse la vaisselle. Je pense qu’elle les revend dans des marchés au puce ». « Lui s’intéresse aux livres et aux magazines. Il a des acheteurs sur Masson et sur la Rue Mont-Royal. Il a déjà fait 150.$ en une semaine ». « Celle-là prend les vêtements et certains petits jouets pour enfants ».

Roger et moi avons échangé quelques mots sur les dizaines de sofas impeccables, téléviseurs,  portes et meubles en bois, chaudrons en inox et autres objets encore fonctionnels abandonnés sur les trottoirs. « Il y a des occasionnels qui les ramassent et c’est tant mieux. Mais pour faire ça, il faut une auto et je n’en ai pas », m’a dit le maître du verre et de l’aluminium revendable en reprenant sa route. J’ai pris cette remarque comme une autorisation à diversifier mes activités. En plus de mes  milles Aéroplan, j’ai enrichi ma cour arrière de deux énormes vases à fleurs en terra cota et d’une bibliothèque en osier. Et j’ai trouvé, au pas de ma porte, une balayeuse Electrolux 1958 en acier en parfaite condition.  J’ai ensuite recyclé cette trouvaille en court texte publié dans La Presse sous le titre Hommage aux vieux réparateurs.

***

La promotion Tropicana se termine le 31 décembre. Mon aventure de chercheuse de milles dans les bacs verts tire à sa fin. À moins que les experts en marketing d’Aéroplan ajoute à leurs offres des milles sur le contenu des Publi-Sacs ou, mieux encore, de La Presse du samedi, je devrai me rabattre sur mes achats personnels de pétrole Esso ou de papier de toilettes chez Uniprix pour gonfler mon compte Aéroplan. Je fait toutefois confiance à la machine Aéroplan pour dénicher d’autres appâts alléchants pour mes semblables et moi, les chasseurs de prime.

Je m’inquiète toutefois pour mes collègues, les glaneurs et glaneuses de la rue montréalaise, si tous les arrondissements décident, comme Ville-Marie, de passer du bac vert au sac bleu commandité.  Se muniront-ils d’un canif pour les éventrer afin de récupérer les milliers d’objets encore utiles qui seront broyés par les recycleurs privés sous contrat municipal?  Trouveront-ils d’autres fournisseurs pour nourrir leurs petits commerces écologiques?

J’ai posé la question à Roger. Il ne comprend pas ce genre de décision mais il réfléchit très fort à son plan stratégique pour 2008. Nous sommes deux!

Jacinthe Tremblay, 20 décembre 2007