Sur les traces d’un cas de Covid-19 à Terre-Neuve – Le Partenariat On the Move est On the Go


Au départ de ce périple sur les traces du cas terre-neuvien de Covid-19 en provenance de Alberta, je savais qu’une escale avec la sociologue Barbara Neis s’imposerait. Parce qu’elle est, sans conteste, la chercheure la plus réputée au Canada sur les enjeux de mobilité pour le travail. Même si elle a pris sa retraite et s’affaire maintenant à la ferme,  elle acceptera sans doute de me consacrer un moment, me suis-je dit. J’allais bientôt découvrir que Barbara était passée en mode retraite hyper active pour documenter, avec ses collègues du Partenariat On the Move, les impacts de la pandémie sur les FIFO et les autres groupes d’hommes et de femmes qui gagnent leur vie en mouvement. 

Barbara et ses collèges de On the Move sont On the Go

J’ai lancé mes filets pour faire des entrevues avec des gens qui ont travaillé ou travaillent encore au loin un vendredi. J’ai décidé d’attendre le lundi suivant pour contacter Barbara. On ne dérange pas une retraitée pendant la fin de semaine, même si on la connaît personnellement, n’est-ce pas? Dans l’intervalle, je me suis amusée à faire quelques recherches documentaires en ligne. Quelques clics ont suffi pour qu’un texte mon attention : Mobility in a Pandemic: COVID-19 and the Mobile Work Force. Il était daté du 21 avril, soit six jours après l’annonce d’un nid d’infection au site de Kearl Lake, en Alberta…

J’ai été à peine surprise de constater que Barbara était du trio de ses signataires, avec Kerri Neil, basée à l’Université Memorial de Terre-Neuve et coordonnatrice des communications du Partenariat On the Move et Katherine Lippel, titulaire de la Chaire de recherche éminente en droit de la santé et de la sécurité du travail de la Faculté de droit, section droit civil, de l’Université d’Ottawa et membre du comité de direction de On the Move. J’étais presque en pays de connaissance avec cette dernière : elle avait éclairé une chronique Vie au travail publiée sous ma signature dans La Presse en 2007 et intitulée Quand nos conditions de travail régressent.

Avant d’aller plus loin, dans le propos et géographiquement, qui de mieux que Barbara pour présenter ce fameux partenariat, qui réunit plus de 50 universitaires évoluant dans 17 disciplines, actifs dans 22 universités au Canada et dans le monde, et travaillant, sur le terrain, avec plus de 30 partenaires communautaires.

Barbara Neis présente le Partenariat On the Move.

Même si mon intérêt de départ portait surtout sur les Fly In Fly Out (FIFO) en période de pandémie, Barbara et ses collègues suivent toutes les catégories de personnes qui se déplacent plus de deux heures par jour pour le boulot. Ils constituent, selon une étude réalisée par Barbara Neis et Katherine Lippel, plus de 16 % des travailleurs canadiens.

« Cette main-d’oeuvre est répartie dans un large spectre. Il va des propriétaires et cadres de grandes entreprises qui se déplacent en jets privés à travers le monde et qui logent, tous frais payés, dans des hôtels cinq étoiles, à la femme immigrante de Montréal-Nord à l’emploi d’une agence de placement et qui se déplace en transport en commun vers des résidences pour personnes âgées différentes selon les jours. Les FIFO sont au milieu de ce spectre », a tenu à préciser d’entrée de jeu Barbara lors de notre échange vidéo, en mai.

Elle a ensuite enchaîné avec une réponse à une question que je ne lui avais pas posée: Comment en est-elle venue à s’intéresser à cette question au point de mobiliser une armée d’universitaires et de collaborateurs communautaires pour étudier cette main-d’oeuvre avec l’espoir d’en améliorer les conditions?

Avertissement : nous resterons à Terre-Neuve pour un bon moment.

Du quai à la terre ferme

C’est en travaillant dans des localités côtières de Terre-Neuve afin d’identifier, avec leur population, des moyens de relancer leur économie durement frappée par le moratoire sur la pêche à la morue de 1992 que Barbara a amorcé ses recherches sur la mobilité géographique de la main-d’oeuvre. « C’est simple : les hommes n’étaient plus là! Ils étaient partis travailler ailleurs, et très souvent, à des endroits différents pendant une même année », rappelle-t-elle. 

Le même scénario se répétait à peu près partout dans les villages de l’île vivant jusque là de la pêche. Il fait encore partie de la réalité de plusieurs localités et régions de Terre-Neuve.  Le Labrador, nous le verrons dans une prochaine escale, est plutôt un territoire d’accueil de la main-d’oeuvre mobile, incluant celle de Terre-Neuve.

Pour gagner leur vie, plusieurs insulaires et leur famille avaient déjà quitté la province avant 1992. Après, le mouvement s’est accéléré, comme nous l’apprend ce tableau de Statistique Canada, qui révèle qu’entre 1976 et 2011, près de 110 000 personnes ont quitté la province pour s’établir ailleurs au Canada. La plus importante migration interprovinciale signalée a eu lieu en 1996-1997, avec une saignée de plus de 8 000 personnes. La diaspora terre-neuvienne était donc, en 2011, l’équivalent de plus de 20 % de la population totale de la province, soit quelque 500 000 personnes.

Du quai à l’aéroport

Après 1992, nombreux sont aussi ceux qui ont restés à Terre-Neuve et font l’aller-retour vers d’autres coins du pays, et même de la planète, pour gagner leur vie, pendant quelques semaines ou quelques mois par année. Combien? « C’est pratiquement impossible à évaluer. Selon les études et leur méthodologie, les données sont parfois différentes. Les chiffres varient selon les années et les périodes de l’année. Cette main-d’oeuvre est d’une certaine façon statistiquement invisible, ou presque », notait Barbara dans une entrevue accordée à la journaliste Aude Pidoux publiée dans Le Gaboteur magazine, été 2018.

N’empêche, une étude du Partenariat On the Move réalisée par Christopher Macdonald Hewitt, Michael Haan et Barbara Neis à partir de données de Statistique Canada, donnent toutefois un aperçu de l’importance de cette catégorie de travailleurs au sein de la population active de Terre-Neuve-et-Labrador. Elles nous apprennent qu’entre 2005 et 2014, leur nombre a varié de 20 000 à 31 000, un sommet atteint en 2008. Cette année-là, les travailleurs inter-provinciaux représentaient 12 % de la population active de la province. En 2014, c’était 8 %. 

La même étude nous apprend que les provinces de destination ont changé avec le temps.

En 2005, l’Ontario est la première destination de la main-d’oeuvre mobile de Terre-Neuve, à 34 %, suivie de près par l’Alberta, à 29 %. À noter que 5 % travaillent dans un des trois territoires et 4 % voyagent en Colombie-Britannique, très très loin de la maison.
En 2014, l’Alberta est devenue, et de loin, la première province de destination, à 57 %. L’Ontario n’accueille plus que 15 % des FIFO de Terre-Neuve.

La deuxième plus grande ville…

« Est-ce que tu sais que Fort McMurray est la deuxième plus grande ville de la province? », m’a dit un ami de la côte ouest de Terre-Neuve, complice de mes démarches pour rejoindre des gens qui travaillent en Alberta. Je m’en doutais déjà, après avoir vu grimper en flèche les visionnements d’un concert bénéfice en ligne organisé par des musiciens de la province dans la foulée des inondations de Fort Mac.

L’événement, tenu le 8 mai, a reçu à ce jours 64 000 clics, près de 600 partages et plus d’un millier de commentaires. À 34 minutes et des poussières, Chris Andrews et sa bande du groupe Shannygadok entonnent la chanson We’re Busted, un blues, consacré, entre autres, à l’exil. En voici des extraits : « If there were more work and the better pay, sure at home they would stay (…) Must will return if they could don’t you know, but they’re busted. (…) Churchill Falls was a mess Muskrat Falls is the next, we’re busted (…) Now that Covid is here, it’s double the fear, we’re busted. (…) We need a new start, other sunny days, the past is the past and it’s there it should stay. »

Traduction libre : « S’il y avait plus d’emplois et de meilleurs salaires, c’est certain qu’ils resteraient (…) Plusieurs reviendraient s’ils pouvaient vous le savez, mais ils sont cassés (…) Churchill Falls était un mess, Muskrat Falls est le prochain, on est cassés (…) Maintenant que Covid est là, la peur a doublé., on est cassés (…) On a besoin d’un nouveau départ, d’autres jours envoleillés, le passé est le passé et c’est là qu’il devrait rester. »

Chris Andrews parlait des gens de Terre-Neuve déménagés en Alberta, mais sa chanson a aussi suscité des émotions fortes chez ceux et celles qui font la navette au loin régulièrement.

Pourquoi rester? Et revenir?

Barbara Neis et ses collègues ont étudié cette question en recueillant de nombreux témoignages. « Quand les hommes ont une famille et vivent en milieu rural, les femmes (parce qu’elles sont en majorité à garder la maison) y trouvent un réseau de soutien avec leur famille ou leurs voisins qui leur permet de « supporter » un peu plus les sacrifices de ce style de vie et de trouver un certain équilibre, même s’il est fragile », résume-t-elle.

Avec Covid, cet équilibre est bouleversé, comme en ont témoigné les membres de deux familles dans le texte précédent de cette série, confrontés à la difficile décision de déménager ailleurs ou de revenir dans l’île, pour de bon.

Mais même avant la pandémie, les camions de déménagements circulaient sur la route entre Terre-Neuve-et-l’Alberta, révèlent des données récentes de Statistique Canada. Ainsi, de 2014-2015 et 2018-2019, quelque 11 500 personnes ont quitté la province pour vivre en Alberta. Pendant la même période, 9 200 personnes et des poussières (9239) ont pris la route inverse et sont rentrées « à la maison », « Back home ».

Car des dizaines d’années après leur déménagement ailleurs au Canada, les gens de Terre-Neuve continuent d’appeler l’île HOME. Ils sont loin d’être les seuls dans le monde à vouloir retourner dans leurs terres natales pour finir leurs jours, à la manière des saumons qui reviennent à la frayère pour mourir. Mais il suffit de lire les commentaires des internautes pendant le concert bénéfice du 8 mai pour constater jusqu’à quel point les mots HOME et HOME SICK apparaissent en provenance d’un peu partout au pays.

Quels changements avec et après Covid?

Covid a déjà modifié, certainement à moyen terme, l’économie de plusieurs régions du pays déjà fragiles avant la pandémie et de nombreux secteurs où plusieurs travailleurs de Terre-Neuve-et-Labrador et d’autres régions du pays avaient trouvé refuge pour gagner leur vie sont gravement atteints. 

Cette réalité entraînera-t-elle des déplacements importants de population entre les provinces, territoires et des régions de ces mêmes provinces et territoires? Trop tôt pour le dire. Mais il serait étonnant que tout le monde reste à la même place.  C’est vraisemblablement un sujet qui fera l’objet d’autres études par des chercheurs associés au Partenariat On the Move

Cet enjeu est loin d’être l’exclusivité de Terre-Neuve-et-Labrador comme l’illustre cette carte qui documente les pourcentages de la population active des provinces et territoires canadiens touchés par l’extrême mobilité pour le travail, en 2006. (Si vous avez accès à une carte plus récente, je remplacerai celle-ci avec plaisir! ) 

Dans les zones en rouge de ce tableau de Statistique Canada entre 10 et 21 % de la population active travaille à plus de 200 kilomètres de la maison. C’est le cas dans la majorité des zones habitées de Terre-Neuve, à l’exception de la péninsule d’Avalon. Dans ma région natale du Bas du Fleuve, au Québec, les navetteurs au long cours sont aussi très nombreux.

 Sur ce, je sors profiter de cette belle et rare journée chaude et ensoleillée à St. John’s, idée de prendre une pause avant de poursuivre le voyage en compagnie, encore, de Barbara et cette fois, avec l’éclairage juridique de Katherine.

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