St.Shotts ou comment le maillage des langues canonise par inadvertance


St.Shotts… Le village le plus au sud de la péninsule d’Avalon. Un village qui a longtemps partagé, avec l’île de Sable, en Nouvelle-Écosse, le titre de « cimetière de l’Atlantique » Des centaines de navires y ont fait naufrage avant l’arrivée des phares des caps voisins, dont celui de Cape Race. Une centaine d’habitants qui reçoivent, en automne, la visite de surfers professionnels attirés par des vagues parmi, selon ces connaisseurs, les plus intéressantes de la planète.

Pourquoi, autrement, aller à St.Shotts? Pour parcourir un de ces déserts de Terre-Neuve qui n’en portent pas le nom mais qui offrent, néanmoins, ce sentiment d’être au coeur d’étendues infinies sans âme qui vive. À moins, bien sûr, d’oublier la route elle-même et le troublant défilé de poteaux électriques long de 10 kilomètres.

Pourquoi aussi, aller à St.Shotts? Pour pouvoir, au retour, écrire être allé dans le village d’un saint qui n’existe pas. Inutile, en effet, de chercher le miracle d’un quelconque Shotts qui lui aurait mérité la canonisation. Plus encore, aucun individu n’a un jour porté ce prénom.

Comment a-t-on créé ce saint? Selon Les Harding, auteur du livre Exploring the Avalon, paru en 1998, ce lieu apparaît pour la première fois en 1544 sur une carte géographique française sous le nom de « Cap de Chincete ». Chincete aurait désigné, en vieux français, un petit bout de chiffon en lambeau. Ce lieu a été fréquenté par les pêcheurs français, basques, portugais et gallois aux 16e et 17e siècle, apprend-on par ailleurs sur le site Internet du Département de folklore de l’Université Mémorial, de St.John’s. Au 17e siècle, selon Les Harding, Cap de Chincete est devenu Sanshot. Est-ce le vent ou les accents des pêcheurs de l’époque qui ont transformé Chincete en Sanshot? Mystère pour la non linguiste que je suis. Au 18e siècle, après la victoire de l’Angleterre contre la France, ce sont les pêcheurs irlandais et anglais qui ont tendu leurs filets à Sanshot… qui est devenu, sur la carte du capitaine James Cook de 1770, St.Shotts.

St.Shotts est loin d’être la seule localité de Terre-Neuve bénéficiaire ou victime, c’est selon, de canonisation par maillage des langues. Ainsi, tout près de St.Shotts, un village aujourd’hui abandonné portait le nom de St.Shores (une déformation de South Shores). On trouve aussi, près de St.Anthony’s, sur la côte ouest de l’île, un St.Lunaire-Griquet. D’abord baptisé Saint-Leonorius par les Bretons établis à cet endroit à compter de 1530, St.Lunaire-Griquet est généralement appelé St.Leonard’s par ses habitants actuels.

Morale de cette histoire? Refuser tout maillage linguistique, c’est peut-être, un peu, oublier l’Histoire.

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