En méditant Fogo Island


À quelques reprises pendant mon périple à  Terre-Neuve, j’ai mentionné que j’allais à Fogo, que j’y étais puis que j’avais quitté cette île sur laquelle j’ai séjourné pendant quatre jours. J’en ai dit bien peu de choses. C’est en partie parce que ce lieu sera au cœur du reportage que je prépare pour le magazine québécois Géo plein air et qui paraîtra en 2010, quelque part avant l’été. C’est aussi parce j’y ai approché des réalités qu’il vaut mieux approfondir avant de prétendre les comprendre. Au mieux, on peut en raconter des fragments.

Alors, voilà.

Il y a, à Fogo, des paysages à couper le souffle. Pardonnez le cliché mais il est là-bas des portions de territoire tellement belles qu’on a peine à les digérer. Sur des sentiers le long des côtes de l’île, et même le long de certaines routes à l’intérieur des terres, ce que la nature offre au regard est tellement magnifique qu’il faut prendre des pauses, justement pour reprendre son souffle. Magnifique aussi parce qu’étonnant, et troublant.

Un peu de la beauté troublante de Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Fogo, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Fogo, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Et encore plus troublant est la présence, dans cette nature magnifique, de plusieurs villages tout aussi magnifiques, que les autorités gouvernementales ont voulu fermer dans ce qui est connu à Terre-Neuve comme le grand Resettlement du milieu et de la fin des années 1960. À Fogo, la majorité des gens ont décidé de rester. Il y avait, à cette époque, encore d’excellentes pêches à faire. Ces insulaires ont continué à pêcher la morue pendant l’été et à chasser le phoque au printemps. Puis, les marchands qui achetaient leurs prises ont quitté Fogo. Les pêcheurs ont fondé une coopérative. Puis, il y a eu épuisement des stocks de morue, moratoire, etc. Certains ont quitté l’île. D’autres, plus nombreux, sont restés. Mais ils sont maintenant vieux. De plus en plus vieux. Comme dans la majorité des villages terre-neuviens dispersés sur ses milliers de kilomètres de côtes.

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Tilting, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Un peu de la beauté troublante de la communauté de Tilting, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

À Fogo, il y a encore des gens – et des jeunes -, qui ne veulent pas baisser les bras. Ils refusent de croire, 40 ans après le grand Resettlement, qu’ils «fermeront les lumières de la ville», comme le chante Michel Rivard dans Shefferville. Fogo est pour eux un «amour qui ne veut pas mourir», comme l’a chanté Renée Martel.

Comment? Nicole Decker – Torraville, elle, a ouvert un restaurant à Joe Batt’s Arm. C’est le Nicole’s Cafe.

Nicole Decker-Toraville. Photo : Ned Pratt.

Nicole Decker-Toraville. Photo : Ned Pratt.

Un Grand restaurant, par sa carte, son service et son ambiance. J’y ai dégusté  une crème brûlée exquise, des foies de volaille fondant dans la bouche comme de la crème glacée molle, et un pâté de caribou décoré de tranches minces de rhubarbe marinée… Et tous ces plaisirs, Nicole les procure à moins cher qu’une Guiness au bar The Narrows, du chic hôtel Newfoundland, à St.John’s. Mais pour les plus vieux qui ont refusé le Resettlement, c’est encore trop cher. Nicole doit donc miser sur les touristes pour assurer la pérennité de son établissement, où travaillent plusieurs jeunes de Fogo, comme Samantha.

Samantha rêve de devenir chef un jour. Pendant l’année scolaire, elle quitte Fogo vers la Mainland pour apprendre son futur métier. Cet été, elle se fait la main dans les cuisines du restaurant de Nicole, arborant fièrement sa toque et observant attentivement les trucs du chef embauché par Nicole : un natif de Fogo qui travaillait, avant, dans un chic resto de Nantucket, aux Etats-Unis.

La veille de ma rencontre avec Samatha au Nicole’s Café, je l’avais vue peiner  sur l’océan pendant la Great Punt Race Regatta – To There and Back.(Cliquez sur ce lien, et regardez la vidéo. Elle mérite le détour). Cet événement, qui en était à sa troisième édition, est une course de 10 milles (16 kilomètres) en chaloupes à rames entre Fogo et Change Islands. Le 28 juillet 2009,  17 équipes de deux personnes ont pris le départ. Parmi elles, 10 étaient formées par des femmes.  J’ai suivi la course sur l’eau, avec Philip, le frère de Samantha. Nous étions dans le bateau de Corbitt Cull, le propriétaire du marché Foodland, de Joe Batt’s Arm.

Philip Osmond, Fogo. Photo : Jacinthe Tremblay

Philip Osmond, Fogo. Photo : Jacinthe Tremblay

CorbittCull, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

CorbittCull, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Environ 30 minutes après le départ de la course, j’ai pris cette photo que j’ai mis en bandeau de ce site quelques heures plus tard.

Samatha est la rameuse à l'arrière de ce PUNT de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Samatha est la rameuse à l'arrière de ce PUNT de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Je ne savais pas encore que Samantha ne pourrait terminer sa course. J’ai aussi croqué en photos les instants qui ont précédé son abandon, ainsi que le mélange de déception et de soulagement dans son visage dans les minutes qui ont suivi son «sauvetage» par la garde cotière.

Une crampe forcera bientôt Samantha à l'abandon, après plus de deux heures à se mesurer à l'océan. Photo : Jacinthe Tremblay

Une crampe forcera bientôt Samantha à l'abandon, après plus de deux heures à se mesurer à l'océan. Photo : Jacinthe Tremblay

Samantha est ramenée à bon port par la Garde côtière. Photo : Jacinthe Tremblay

Samantha est ramenée à bon port par la Garde côtière. Photo : Jacinthe Tremblay

J’ai montré ces photos à Samantha au restaurant de Nicole. Elle était à la fois heureuse et désolée que son abandon de la Great Punt Race Regatta ait été ainsi immortalisée. «Ta participation à la course est déjà une grande victoire. Et je suis certaine que tu la termineras l’an prochain», lui a doucement dit Zita Cobb, avec qui je regardais ces photos et plusieurs autres moments de la course au restaurant de Nicole.

Zita Cobb est la femme par qui la Great Punt Race Regatta a été rendue possible, tout comme plusieurs autres initiatives visant à ce que les lumières continuent de briller encore longtemps sur Fogo et ses habitants. Zita, née sur cette île dans une famille très pauvre, avait fait, au début de sa quarantaine «plus d’argent qu’il est possible d’en dépasser dans plusieurs vies», m’a-t-elle dit ce soir-là.  Elle a décidé de les consacrer en majorité à contribuer à la préservation et à la mise en valeur du patrimoine de Fogo et aux projets issus de ses gens.  Zita mène cette cause – la cause de sa vie – via la Shorefast Foundation, dont elle est l’âme et la principale bailleuse de fonds.

Zita Cobb, la plus grande des femmes sur cette photo, pendant la cérémonie de remise des prix de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Zita Cobb, la plus grande des femmes sur cette photo, pendant la cérémonie de remise des prix de la Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

À Fogo, tout le monde connaît Zita. Ou prétend la connaître, en fait. Plusieurs la vénèrent presque, la décrivant comme l’ange gardien de Fogo. «Sans elle, Fogo est condamnée à plus ou moins brève échéance à devenir une île déserte», ont résumé deux femmes natives de là et qui vivent actuellement à St.John’s. Elles ont, à Fogo, des résidences d’été… Plusieurs habitants de Fogo se méfient de Zita Cobb et de ses ambitions pour l’île. «Pourquoi réussirait-elle là où des gens qui sont restés ici ont échoué», m’ont confié tout bas d’autres femmes. «On peut acheter bien des choses avec de l’argent, mais pas le beau temps ni la bonne volonté des gens», a commenté un homme, qui laisse la chance à la coureuse mais doute.

Zita sait tout le bien et le mal qu’on dit tout haut d’elle dans l’île. Elle sait même les cruautés chuchotées sur son compte dans les cuisines et sur les quais de Fogo.  Elle a décidé de ne pas baisser les bras, même si elle doute aussi, parfois. Voilà un peu de ce qu’elle m’a confiée au restaurant de Nicole, après avoir regardé mes photos de la Great Punt Race Regatta.

Nous avons convenu de nous revoir. D’ici là, je vais continuer de méditer sur… Fogo…

Écrit sur une table de cuisine d’une petite maison du quartier The Battery, à St.John’s, le 6 août et expédié dans le Cyberespace à mon retour de Montréal.

4 réflexions sur “En méditant Fogo Island

  1. Merci Jacinthe
    Tes écrits me font du bien. Ton témoignage si bien écrit me fait découvrir un coin de pays ou un pays en soi si passionnant.
    Et ces gens qui s’accrochent a leurs terres cotieres me touchent par leur beauté et de leur simplicité.
    J’y découvre un culture si différente du Québec. La mer fait toute la différence.
    Bonne continuation.
    Jacques G

  2. Les photos sont belles – mais la reélle beauté troublante de Fogo Island est encore plus belle – l´hiver en particulier – merci Jacinthe !!
    Elísabet

  3. Pingback: En méditant Fogo Island – bis « Cap sur la Terre

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